Revue L'Oeil.


« L’Ange noir,
Petit traité des Succubes », Remy de Gourmont, Jean
Lorrain, Jules Bois, Joséphin Péladan, Robert de
Montesquiou…, textes choisis et présentés par Delphine
Durand et Jean-David Jumeau-Lafond, Paris, Ed.La
Bibliothèque, Coll. Les Billets de La Bibliothèque, 2013,
204 p.
« Sur l’éblouissement pourpre d’un lit
persan,
Ondule une androgyne apparence de stryge ;
L’étoffe qui s’enroule au corps qu’elle rédige
Mêle un ruisseau de lait à ce fleuve de sang. »
Extrait, Succube de Robert de Montesquiou
L’Ange Noir, c’est se laisser glisser dans
d’étranges songes éveillés, des rêves inquiétants et
voluptueux, de sublimes cauchemars que viennent hanter ces
êtres mystérieux, aux lèvres affamées et au corps d’une
fluidité démoniaque, que sont les succubes et incubes ;
ces ombres des ténèbres qui dans leur nudité viennent
séduire, posséder et aspirer l’âme des élus, celles des
hommes pour les succubes ou celles des femmes pour les
incubes, dans une ultime danse nocturne ne leur laissant
qu’une étincelle de vie…
On l’aura compris, L’Ange noir, petit traité des
Succubes, c’est se laisser happer par cet univers fin
de siècle bien particulier marqué par la fin de la période
Décadente et empreint de Symbolisme, et auquel Baudelaire
et Huysmans ont su donner, bien sûr, toute la noblesse
littéraire. C’est dans cet univers spécifique des Succubes
que ce petit recueil aux odeurs de soufre joliment
illustré de reproductions bien choisies (Rops ; Rodin ;
Bernard ; Burne-Jones, etc.), se propose de nous entraîner
avec un choix de poèmes et de textes de Remy de Gourmont,
Jean Lorrain, Robert de Montesquiou, Jules Bois, Joséphin
de Péladan ou encore Gaston Danville et auquel est
emprunté à l’œuvre Contes de l’Au-delà le titre
même de L’Ange noir.
Loin d’une pure démonologie théologienne, et plus encore
éloigné des romans ou BD issus du courant Heroic
Fantasy, ce choix d’œuvres réalisé et présenté par
Delphine Durand et Jean-David Jumeau-Lafond nous offre
toute la force du raffinement de la lutte contre L’Ange,
contre ces démons superbes dans leurs formes fluides et
lascives et présentant toute « la spiritualité d’un
ange, la science d’un démon et l’habilité érotique d’une
courtisane ancienne », ainsi que l’écrivit Jules Delassus. Nous sommes dans l’univers du rêve, de
l’absinthe et de l’hypnose, dans le monde de l’illusion,
de l’opium et du spiritualisme… monde nocturne où se
mêlent mysticisme et érotisme et auquel quelques démones,
bien réelles quant à elles, ont su laisser leur nom et
leur aura, telle la marquise Casati, grande amie de Robert
de Montesquiou et si extravagante dans sa nudité. Mais,
dans ces ténèbres de luxure habitées de ces créatures
sublimes et maléfiques, dans ces possessions fatales se
mène aussi le combat avec le vice, les enfers et la mort
même, cette mort froide et implacable faisant de cette
nuit des amants une noce de volupté funèbre. Un «
gouffre de la possession nocturne, béance vertigineuse où
l’homme fasciné se penche, le succube traduit l’expérience
fondamentale du désir, de l’éblouissement et de la mort.
Parti des substrata de la souffrance et du désir, rose
phallique érigée en enfer, il engendre la jouissance dans
le vortex lumineux des rêves et la souffrance incantatoire
au creux de la sublimation», écrit Delphine Durand
dans sa postface… Cependant et au-delà de ce combat, de ce
royaume des illusions se dessine aussi une brillante
esthétique, marquée d’ésotérisme et d’idéalisme, Delphine
Durand souligne également que « le succube est cet
idéal féminin qui est comme la « mort dans la vie » et
cristallise d’emblée la pensée esthétique, celle de la
mort de l’âme, l’union infrangible de l’amour et du néant,
le sentiment d’exil et la fascination pour le rêve, le
sublime qui défie le pourrissement », et ainsi
peut-être, tel Jacob luttant avec l’Ange, ce formidable et
ultime désir « de vaincre l’austère NON-ETRE »,
pour reprendre les termes mêmes de Jean Moréas, et cette «
transcendance de la chair qui resacralise le corps pour
atteindre à l’essence de la vie et à la défense d’un art
en effet « sacré ». », ainsi que le souligne
Jean-David Jumeau Lafond dans sa préface à ce divertissant
et plaisant Petit traité auquel il faut – osons le
dire – absolument succomber !
L.B.K.
www.lexnews.fr
janvier 2013

L'OURS - décembre 2012

7 décembre 2012

Zibeline
-
Décembre 2012
Poétique
du marcheur
Walking Class Heroes, de Michéa Jacobi
Délicieux petit volume que ce Walking Class Heroes
de Michéa Jacobi : format à glisser aisément en
poche, papier épais. Pour 26 courtes biographies de
marcheurs. Les textes brefs se refusent à un enchaînement
chronologique, mais s’enchaînent le plus souvent par
concaténation : le marcheur, dont la vie est rapportée, a
été évoqué lors d’un rapprochement, d’une image, d’une
pirouette dans le texte précédent. Jeu de devinettes, qui
sera le prochain ? Les biographies adoptent la sobre
esthétique du raccourci, choisissant au gré des histoires
les formes du passé, avec un ton quasi mythologique dans
certains passés simples (Basho, haïkiste et Pèlerin),
le présent de narration, pour la véritable épopée vécue
par David-Néel Alexandra, la «tibétophile»,
ou le présent de description lorsque l’auteur se focalise
sur une anecdote éclairante ou cherche à brosser un
portrait à la manière de La Bruyère comme pour le
Piéton de Saint-Pétersbourg. Marche plaisir, marche
de découverte, d’explorateur, marche ethnographique,
poétique, inspiratrice, philosophique, marche, gage de
longévité, pour celui qui marche «avec l’allégresse et
la légèreté d’un pigeon» ! Image de comédie italienne
: la marche papale avec les prélats essoufflés derrière…
Un petit livre nourri d’anecdotes et de réflexions souvent
profondes, à savourer, en marchant, ou pas, et en adoptant
son propre rythme et itinéraire de lecture. Peu importe si
l’on commence au milieu ou à la fin, comme dans une marche
où chacun choisit son chemin.
MARYVONNE COLOMBANI

{ Carte blanche } Dossier Michéa Jacobi, par Alain Paire -
lundi 19 novembre 2012
Note de lecture de Walking class heroes / De quelques marcheurs
Neil Amstrong, Basho, Alexandra David-Neel et Robert Korzienowski : 26
petits traités de la marche.
Cette évocation d'Umberto Saba figure parmi les 26 vidas qui composent le
dernier livre de Michéa Jacobi, Walking class heroes / De quelques
marcheurs. Sous plusieurs latitudes et dans des époques différentes,
ses personnages sont de proches cousins de grands arpenteurs et narrateurs
amoureux de Paris comme Restif de la Bretonne, Louis-Sébastien Mercier,
Léon-Paul Fargue et Eric Hazan.
Alexandra David-Neel, les semelles d'Empédocle et Basho figurent dans la
liste paradoxale dressée par Michéa Jacobi. Son livre parut quelques jours
avant le décès de Neil Amstrong ; plutôt que de rédiger de laborieuses
nécrologies, les journaux du monde entier auraient dû utiliser son
évocation de la mer de la Tranquillité et "sa botte qui ne soulève
aucune poussière" . Dans cet ouvrage, on rencontre également un pape
"anti-siège", un criminel condamné à l'échafaud ainsi que
Francisco Romero, l'inventeur de la corrida à pied. L'un des personnages
élus par Jacobi fut quatre fois champion olympique. Venu d'Ukraine, il n'a
pas choisi un pseudonyme, il s'appelle Robert Korzienowski ; on ne sait
pas assez que son patronyme est le vrai nom de Joseph Conrad qui était né
en Pologne. Rangés en ordre alphabétique, ces 26 irréductibles tout à fait
dissemblables ont en commun une passion singulière : pendant la majeure
partie de leur existence, ils éprouvèrent un goût irrépressible pour la
pratique de la marche.
Plus anonyme, l'un des passants considérables portraituré par Jacobi est
auteur de cadrans solaires dans les Alpes du Sud. Alexis Muston, dit le
grand faucheux, est pour sa part le rédacteur d'une Histoire populaire
des Vaudois. Vraisemblablement beaucoup moins marcheuse que ses
voisins de sommaire, l'une des rares femmes de cette liste traverse
nuitamment et pour une éternelle fois la rue principale d'une ville
italienne : tous les adolescents de Rimini et tous les spectateurs d'Amarcord
se souviennent invinciblement de La Gradisca. Dans un autre de
ses livres intitulé Le piéton chronique, - le recueil des
feuillets et des linogravures qu'il livre dans un périodique marseillais,
depuis septembre 2000 - Michéa Jacobi donne à lire en guise d'exergue une
citation qui résume les motivations de ses 26 personnages. Auteur
en 1812 des Bagatelles, promenades d'un désœuvré dans la ville de
Saint Pétersbourg, le diplomate Gotthlif Theodor von Faber
reconnaissait avec lucidité la plus grande de ses dettes : "Je dois
beaucoup à mes pieds : sans eux que d'idées, de sensations, de réflexions,
que de plans et de résolutions ne me seraient pas venus ;je leur dois mes
jouissances les plus complètes et les plus pures. Sans eux je n'aurais
jamais goûté le sentiment de l'indépendance, tel que je le connais".
Rédiger des chroniques pour un journal ou bien rassembler de courtes vidas
implique une grande sûreté de regard, beaucoup de curiosité et de
disponibilité. Jacques Damade, l'excellent inventeur des éditions La
Bibliothèque ainsi que Marie-José Lembo et Valérie Simonet,
responsables du périodique Marseille/ Hebdo ont su appréhender le
talent tout à fait particulier de Jacobi. Michéa est loin d'avoir dit son
dernier mot : il prétend que les 26 biographies de ses Walking class
heroes, "représentent la vingt-sixième partie d'un vaste ensemble appelé
Humanitas Elementi qui comporte lui-même 26 x 26 = 676 biographies".
Toutes proportions gardées, exactement comme Basho quand il sort de sa
sente étroite du bout du monde, Michéa Jacobi sait parfaitement qu'"Un
haiku n'est que la promesse d'un autre haiku, juste un moment les deux
pieds posés sur le sol, avant un nouveau pas, un nouveau déséquilibre
indispensable à la progression".
(...)
Poezibao publie ici un ensemble proposé par Alain Paire autour de
l’écrivain Michéa Jacobi qui publie Walking class
heroes / De quelques marcheurs
Cet ensemble se compose d’un extrait du livre, autour de la figure
d’Umberto Saba, d’une note de lecture de ce même livre et d’une notice
bio-bibliographique.
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2012/11/

Michéa Jacobi : « Walking Class Heroes », Paris, Ed. La
Bibliothèque, 112p. 2012.
A noter, un petit livre qui marche assurément ! :
Walking Class Heroes de Michéa Jacobi paru aux
Éditions La Bibliothèque. Passionné de biographies ou plus
précisément de vies, de ces vies grandes ou petites,
l’auteur s’intéresse, ici, dans ce dernier ouvrage aux
vies « de quelques marcheurs », à cette «
Walking Class Heroes » justement : Marcheurs célèbres,
connus ou un peu moins voire quidams, mais homobipèdes.
Pour Michéa Jacobi, « il y a quelque chose de triomphal
dans la marche. Voyez les défilés de mannequins ou toréros,
voyez le général de Gaulle sur les Champs-Élysées et
Théodore von Faber sur les bords de la Neva. C’est qu’en
se déplaçant, dressé sur ses deux jambes et l’épine
dorsale souplement tournée vers le ciel, les yeux
embrassant l’horizon vers lequel il s'en va, les oreilles
ouvertes aux bruissements les plus amples et les plus
lointains , le nez délaissant les traces abjectes laissées
par les animaux sur la terre, l’homme revit à la fois
l’expérience fondamentale de son espèce et celle qu’il fit
un jour lui-même, quand ayant trouvé son propre équilibre,
il échappa pour la première fois aux soins de ses parents.
Il lui semble que ses pas sont magiques et qu’ils
suffisent à lui offrir le monde. » Marcheurs, donc.
Aussi, faut-il entrer dans ce livre comme on emprunte un
sentier, prêt y faire des découvertes à chaque détour de
chemin ou de page telles ces illustrations joliment réalisées par
Angèle Damade. On l’ouvre selon son humeur à petits pas ou
à grandes enjambées - comme ce Pape Grégoire XVI,
successeur de Pie VIII, qui ne supportant pas la sedia
gestatoria se faisait emmener aux portes de la ville
pour y marcher tout à son aise à grands pas non comptés
laissant ainsi derrière lui les prélats – ou encore en
sautillant de marcheur en chapitre, de chapitre en
marcheur, et y croisant ainsi explorateurs, poètes ou
archipoète, saints ou sportifs, comédienne ou cadranier...
Ou bien encore, peut-on choisir de se laisser entraîner
tout simplement au gré du vent comme Li Ching Yun (1736 ou
1677-1933 !), ce chinois herboriste, dont on prétend qu’il
devait sa longévité au fait de « de marcher avec
allégresse et la légèreté d’un pigeon».
Selon vos pas, vous y croiserez alors peut-être un
philosophe autodidacte ayant parcouru le monde et dont de
Quincey notait « qu’il était totalement fou, en
l’absence notable et salvatrice de tout dérangement de
l’estomac » ; à moins que vous ne préfériez la
compagnie de mystiques tels que Muston Alexis, pasteur
piémontais et grand marcheur du XIXe siècle, qui a su
attirer à lui l’amitié de Büschner, Hugo ou de Michelet,
ou bien encore Jean de Dieu, pris d’un hapax à Grenade en
1539, également grand marcheur devant l’Éternel et
canonisé en 1631.
Traversant les États-Unis, l’Orient, la Chine, le Tibet,
le Portugal ou l’Espagne, vous y trouverez aussi
peut-être, le long du chemin sur les bords de l’Etna, la
sandale de bronze du philosophe présocratique Empédocle
aimant dire des simples mortels que « Chacun d'eux est
instruit de cela seulement qu'il a rencontré par hasard au
gré de ses errements, et il ne se vante pas moins dans sa
frivolité de connaître le tout », et dont Nietzsche –
ce grand marcheur également - se plaisait à relever qu’il
était « la figure la plus bariolée de la philosophie
ancienne ». Peut-être, y essayerez-vous aussi les
souliers noirs et bas roses du toréro Romeo Francisco,
inventeur de la corrida à pied ; A moins, que là encore,
vous ne préféreriez les moon-boots de l’astronaute
Armstrong Neil, les sandales de paille du poète japonais
Basho ou encore les oripeaux d’Alexandra David Néel… On
l’aura compris, chacun trouvera dans ce délicieux ouvrage
souliers à son pied, souliers de marche, de rêveries ou de
vair…
L.B.K.
www.lexnews.fr

Dimanche 29 juillet 2012
Lettres de Venise
Voici un très joli recueil de courts textes accompagnés de dessins de
l’auteur, petits instants de vie vénitienne saisis sur le vif, perceptions
de celui qui découvre cette ville si particulière. L’auteur précise en
ouverture que ces textes doivent être lus comme des « lettres ouvertes »
et non des Mémoires. « Images ramassées au cours de mes découvertes, de
mes flâneries, de mes rêves aussi. » Petits instants de pur bonheur
auxquels celui qui a déjà visité la ville s’identifiera sans peine.
Ces Lettres paraissent dans la très belle collection « L’Écrivain voyageur
» aux éditions La Bibliothèque qui produit de magnifiques petits livres
très soignés, beau papier, belle mise en page. Un véritable plaisir pour
celui qui aime les beaux livres. À signaler dans la même collection :
Venise de Jean Lorrain et Récits vénitiens d’Henri de Régnier.
« Comment peut-on y venir pour la première fois? J’arrive vierge à
Venise, avec une impression de la connaître. C’est une illusion. Est-ce la
faute de mes prédécesseurs qui ont provoqué cet attrait? J’ai, avant de
partir, laissé ma bibliothèque vénitienne bien rangée dans ses rayonnages,
décidé à les oublier et désireux de m’approprier, à mon tour, la Cité des
Doges. Il m’est impossible, malgré tous mes efforts, de les négliger. Ils
reviennent sans cesse à la charge, non pas, semble-t-il, par envie mais
afin de me guider discrètement et me conduire dans les lieux qu’ils ont
aimés et décrits. » (p.7-8)
« Je n’aurai pas la prétention, même avec un bon sens de l’orientation, de
me diriger sans faillir dans le Castello. Il convient de réfléchir, bien
se repérer sur le plan que l’on sort de sa poche avant de partir en
exploration, et se précipiter avec l’assurance de celui qui connaît son
chemin jusqu’à ce que l’on se heurte à un rio sans pouvoir le franchir,
voire à un campiello qui ne mène nullement là où l’on souhaitait se
rendre. » (p.115)
Quatrième de couverture : « Les rivières sont des chemins qui marchent et
qui portent où on veut aller. » Que dire de Venise entièrement sur l’eau?
Dans quel passé nous transporte-t-elle et comment se mêler à ce peuple
étrange qui ne cesse de marcher sur une terre seulement soutenue par des
pieux en bois? Il y a la parenthèse de Venise, une mise en branle du
monde, un tangage bien à elle. Musique, décor, miroir, voix d’opéra.
Orphée rencontre Neptune. Tiepolo peint les ciels des palais. Bertrand
Galimard Flavigny y séjourne, l’apprivoise. Heureuse familiarité. »
Publié par AnnaLivia
postées depuis le
Rialto
Il faut glisser ce petit livre dans sa poche, comme un
enfant enfouit dans la sienne un trésor. Pour l’avoir à
portée de rêverie. Pour respirer cet éther à la fois marin
et citadin que Venise diffuse et dilue au-dessus des toits
de tuiles aux tons parfois carmin, parfois corallin qui
couvrent les maisons. Ou plutôt brique, comme la couleur
de la couverture qui donne à ce recueil ses tonalités. Il
peint en effet dans toutes ses gammes la Sérénissime qui
est d’abord une palette ancrée au fond de la Baltique.
Maurice Barrès le rappelle : "Tous les sons courent nets
et intacts dans cet air limpide où les murailles les
rejettent sur la surface de la lagune qui elle-même, les
réfléchit sans les mêler."
Balades imprévues, navigations fortuites, rencontres
inopinées ? De page en page, il semblerait que l’on
s’engage dans le lacis des calli et que des ombres fugaces
et inconnues fassent des signes, autant d’invitations à
des dialogues, des murmures et des confidences. Se perdre
dans le labyrinthe des ruelles et des placettes, passer
d’un sestiere à un autre en franchissant des ponts dont on
apprend le nom, entrer dans une église pour voir un
Tintoret ou un plafond de Véronèse sont des satisfactions
distillées peu à peu, au rythme des jours et des hasards.
Venise mérite toujours mieux, en tous cas autre chose. Non
pas seulement le sérieux d’un Baedeker, qui enjambe
l’Italie "des Alpes à Naples", mais les connaissances et
les fantaisies d’un accompagnateur qui a appris à
déchiffrer la cité dogale ailleurs que dans des guides. Ce
volume est donc autre chose.
Le récit d’un séjour relaté à la première personne dont
nous devenons le double complice. Mais en restant libre
citoyen, c’est à dire le temps d’ouvrir la boîte où ce
courrier a été livré et de lire une à une ou dans l’ordre
que l’on souhaite, ces trente deux lettres envoyées sans
date aucune mais ayant toutes beaucoup de cachet. Comme
Stendhal dans Rome, le narrateur offre ses Promenades et
les transforme en vedute.
Cet épistolier est un cicérone averti. Il a navigué sur la
Lagune à maintes reprises. Il détient les clés de
plusieurs palazzi, il possède celle d’une charmante
trattoria où les spaghettis se dégustent al nero di sepia.
Il a en réserve des passe-partout qui nous font entrer
dans des demeures privées où le dîner se célèbre à la
chandelle en compagnie de Giorgione et de Guardi. Il
convoque des amis, d’hier ou d’avant-hier et leurs mots,
leurs tableaux et leurs partitions s’intercalent avec
bonheur entre la mélodie et les images de ses propres
phrases pour y ajouter quelques notes supplémentaires.
Paul Morand, Canaletto, Hemingway, Donizetti, George Sand,
Félix Ziem, Monteverdi, Julien Gracq, Henri de Régnier,
qui séjourna treize fois à Venise, où "il fut heureux car
il lui semblait à chaque fois retrouver sa patrie" entrent
en scène, s’assoient dans la gondole ou le motoscafo,
lâchent les amarres, écartent les rideaux de ce
merveilleux théâtre sur l’eau et nous attirent dans les
coulisses.
A ceux qui ne connaissent pas Venise comme à ceux qui
aiment éperdument cette cité et en font une occasion
renouvelée de voyage, ces lettres adressent tous les mots
qu’ils souhaiteraient pouvoir lire ou entendre. Trente
deux missives rédigées au fil des canaux, au gré de leurs
remous. Signées par une main amoureuse.
Rédigées dans une langue élégante et pourtant simple - on
serait tenté de faire de certains passages une dictée,
comme un jour un critique, bel éloge, l’avait dit des
romans de Marcel Pagnol - ces lettres décrivent une Venise
de l’instant qui déjà n’est plus, annoncent celui qui va
venir et dont on se délectera tout autant, aimantent tels
des joyaux des petits faits et les relient à l’histoire
locale, les agrègent à sa couronne comme s’assemblent les
pigeons sur la Piazza pour roucouler avant de s’envoler
vers le ciel comme une poignée de pièces d’or,
d’émeraudes, de saphirs, de rubis. On craint que tout ne
se disperse et ne s’égare. Soudain, le décor est monté,
peint par touches délicates, par attraction de souvenirs
et de citations et s’illumine, comme chez Tiepolo quand
toute une fresque se dévoile, solide, légère, évidente.
L’éventail est large. Parler avec le poissonnier de la
Pescheria qui lance : "Ici le poisson a vingt-quatre vies
et il en perd une par heure" ou côtoyer la haute société.
"Vous ne pouvez rien imaginer de plus drôle qu’une
crinoline entrant dans une gondole" disait Mérimée à
l’impératrice Eugénie relève de votre choix.
Citons à nouveau Henri de Régnier, pour qui "Venise ne
s’impose pas, elle se prête. Contentez-vous d’être heureux
des beautés qu’elle vous propose. Ne vous efforcez pas à
l’évoquer dans son passé plus ou moins lointain si elle
vous suffit dans son présent." Sage conseil.
Bibliophile reconnu, historien de l’Ordre de Malte,
critique d’art, romancier, globe trotter artistique,
l’auteur fait de Venise le but de son Grand Tour. On le
suit volontiers.
Dominique Vergnon
FRANCE CULTURE - A.Dumas
juin 2012

mai 2012
IVRESSE ET DÉSORDRE
Quand Pierre Lartigue, de sa plume savoureuse, faisait
revivre un XVI ème siècle tout en passions et où le génie
abondait.
Paru initialement en 1990 dans
la collection Brèves-littérature que dirigeait Michel
Chaillou, chez Hatier, Plumes et rafales s’attache à l’une
des périodes les plus fécondes de notre littérature, la
seconde moitié du XVI ème siècle. Marot, le grand aîné est
mort (1544), Henri II vient de succéder à François Ier
(1547) et les idées des Réformés protestants gagnent - par
le théâtre, le prêche ou le colportage - les provinces
françaises. À Paris, sur la Montagne Sainte-Geneviève,
deux groupes de jeunes poètes communient dans le même
culte de l’Antiquité. L’un, à qui Ronsard a donné le nom
de Brigade, au collège de Coqueret, sous l’autorité de
l’helléniste Dorat, l’autre, au collège de Boncourt,
autour des latinistes Muret et Buchanan. Dans un pays où
chaque province a sa syntaxe et son vocabulaire, se pose
la question de savoir quelle langue écrire. Celle qu’on
parle ? Mais comment écrire ce qu’on parle quand chacun
parle différemment ? Heureusement, la Défense et
Illustration de la langue française (1549) de Du Bellay,
va fédérer les ardeurs et poser les principes d’une
nouvelle poétique. Il propose de renoncer aux vieilles «
épiceries » de la tradition marotique, d’adapter les
thèmes antiques à la sensibilité française et de cultiver
la naturelle douceur du français. « Une langue s’arrose et
se taille comme une vigne. » La Pléiade va naître, avec
Ronsard, Du Bellay, Baïf, Pontus de Tyard, Des Autels,
Jodelle, La Péruse, dans un premier temps, puis avec
Jacques Pelletier et Rémy Belleau.
C’est à cette magnifique floraison poétique que Pierre
Lartigue redonne corps, cœur et visage. Du plus glorieux
au plus humble, chacun a droit à un portrait qui est une
peinture en mouvement, l’ensemble se révélant riche en
indications précieuses sur les mentalités, les usages
littéraires et la sensibilité du temps. A travers les
bonds du cœur, les délices du désir comme les tortures de
l’imagination, la fureur des actions comme la férocité des
sentiments, c’est à une lecture rafraîchie des œuvres et
des vies que nous sommes conviés. C’est souvent
réjouissant de verve et d’allusions suggestives. Comme
lorsque Louise Labé remarque que « l’amoureuse curiosité
des hommes fait rechercher la beauté jusques au bout des
piés », ou que Tyard se demande comment dire un soleil – «
une beauté calquée sur la beauté du monde » - en
décasyllabes. C’est Du Bellay idéalisant la femme dans
Olive tout en publiant parallèlement un pamphlet misogyne
et sarcastique contre les femmes … vieilles. C’est la
souveraine aisance de Ronsard chez qui le vers devient
musique, c’est Belleau célébrant les pierres précieuses.
C’est Jodelle, le premier grand poète tragique, le
mal-aimé, qui « écrit brusquement », donnant ainsi à ce
qu’il fait « un air d’incantation magique ». C’est Baïf
dont la grande affaire sera le vers scandé à l’antique,
mais c’est aussi la religion de la guerre, la succession
des guerres civile, la prose des nouvelles, des Discours,
des Mémoires (Montluc du côté catholique, La Noue du côté
protestant). C’est D’Aubigné maniant le fer des Vengeances
dans un monde qu’il voit blanc et noir. C’est Du Bartas,
l’« entasseur d’antithèses », chantant la création, et
c’est Palissy ou Ambroise Paré qui apprécie les terrains
de combats « où l’on traite les blessés sans fard et sans
mignardises à la façon des villes ». Sans oublier les
hommes de pensée comme Montaigne, pacifique parmi les gens
de force, de guerre et de rapine. « Personne n’a le pas
sur lui dans le fief de la langue et de l’esprit ». C’est
Isaac Habert s’intéressant aux secrets du ciel et de
l’alchimie, Olivier de Serres et son Théâtre d’agriculture
et ménage des champs. C’est enfin tous ceux qui, renonçant
à être les prophètes d’une vérité humaniste ou religieuse,
ont eu le goût d’une poésie raffinée s’enchantant
d’artifices, les Gallaup, Lasphrise ou Bellaud de la
Bellaudière. Un livre traversé par le frisson de la grande
beauté et aussi passionné que passionnant.
Richard Blin
par Claude Schopp
Les poètes, et
plus largement les écrivains, de la Renaissance sont
toujours à redécouvrir. Ils enchantent, puis on les oublie,
eux qui correspondent à merveille à leur époque d’extrême
violence et de raffinement extrême. Ils avaient presque
disparu de la mémoire française, lorsque, en 1828,
Sainte-Beuve avec son Tableau historique et critique de la
poésie française et du théâtre français au XVIe siècle, qui,
galvaniquement, les fit réapparaître. Lecture sérieuse,
analyses diligentes, citations, limitant l’érudition par le
goût, telles étaient les caractéristiques de ce livre
capital. Telles sont celles de Plumes et rafales de Pierre
Lartigue, publié en 1990 par Hatier dans la collection de
Michel Chaillou Brèves littérature, qui en toute liberté
revisitait l’histoire littéraire. Pierre Lartigue, excellent
lecteur, écrivain délicieux, est le meilleur des guides dans
cette classe promenade souvent buissonnière. Le bonheur de
lire est à chaque page à portée d’yeux, qu’il invite à voir
autrement et de près ceux qu’on salue généralement de loin
(Du Bellay, Ronsard, Montaigne, d’Aubigné) ou à connaître
des inconnus. Un exemple ? Du petit Papillon de Touraine,
ces deux vers et demi : Soit de loin, soit de près, il
estoit un moy mesme Soit de loin, soit de près, j’estois
aussi luy-mesme C’estoit un passe-frère. Un autre ? De
Grévin en proie à l’amour fou : Je vay, je vien, je cours et
partout je tracasse, Je ne fay que jetter mes yeux vagues en
l’air ; Je cry’ à haulte voix. Le livre, qu’on croyait
destiné à pallier une inculture criante, est refermé à
regret, tant s’est révélé un moteur à émotions cette
rencontre avec des frères anciens dont on a partagé les
rires et les larmes.
Pierre
Lartigue « Plumes et rafales – La passion du XVI° siècle » coll.
Les Billets de la Bibliothèque, éditions La Bibliothèque, 2012.
Rome, Athènes… les civilisations dites antiques,
ces références illustres, ont tracé une voie royale à la
Renaissance dans tous les domaines de l’art. Aujourd’hui, il
faudrait peut-être, la comparaison est triviale, chercher
outre-Atlantique pour trouver une telle influence dans notre
quotidien. La mode était alors « à l’antique », dans la peinture,
c’est une évidence, mais également dans la musique si l’on pense
au travail accompli par Claude Le Jeune ou Eustache Du Caurroy sur
les vers mesurés à l’antique de Jean-Antoine de Baïf. Comme le
rappelle Pierre Lartigue, à cette époque « tout le monde bouge
! » et les arts tissent entre eux des liens comme ils ne
l’avaient jamais fait jusqu’alors.
C’est à ces charmes qu’a succombé Pierre Lartigue, celui par
exemple de la sextine à laquelle il a même consacré un livre
entier, l’attrait de cette musique des vers, choisis avec cœur et
raison, l’un n’allant pas sans l’autre à une époque où les
mathématiques n’étaient pas étrangères aux amoureux de la poésie
et de la musique. L’auteur de cette flânerie poétique s’interroge
souvent, notamment lorsqu’il imagine Louise Labbé avec des yeux
couleur noisette et les cheveux blonds et dont la poésie est
imprégnée de désir… La poésie évoquée dans ce voyage est bien
vivante et si elle sait emprunter ses formes à des figures
savantes, elle est pétrie d’humanité et de vie même lorsqu’un
poète comme Des Autels évoque une femme qui prendra sous sa plume
le nom de Sainte et qui pourrait faire penser, par bien des
aspects, à l’Extase de sainte Thérèse sculptée par Le
Bernin dans l’église Santa Maria della Vittoria à Rome :
Lorsque ma Sainte au temple saint oroit
Entrant au ciel le cri de son silence
De majesté, reluysant sa présence
Et de ses pas la terre elle doroit !
Calliope se serait-elle penchée sur le berceau de Du Bellay ?
Pierre Lartigue ne pose pas la question en ces termes, encore que…
Le poète est porté vers l’envol, et l’élévation de la langue
parvient à un point tel qu’elle pourrait peut-être conduire au
silence, ce silence si plein de sens que l’on connaît tant en
musique.
Et vous, mes vers, delivres et legers,
Pour mieux atteindre aux celestes beautez
Courez par l’air d’une aile inusitée.
Le voyage se poursuit, toujours à pas de danse, avec Pierre
Lartigue c’est une heureuse habitude. Une volte, et c’est à
Ronsard qu’il réserve de très belles images, celles qui associent
ses vers à la vrille des vignes, à la boucle de la laine, voire la
corne du bélier, tout est dit… Le français a gagné ses lettres de
noblesse et Ronsard n’est pas le dernier à l’avoir porté aux nues.
Les efforts de Jean Antoine de Baïf étonneront plus d’un, surtout
les plus jeunes qui verront en lui un frère d’armes lorsqu’il
élabore ses vers mesurés avec un alphabet de vingt-neuf signes.
Les services de messages courts n’ont qu’à bien se tenir, ils
n’ont rien inventé ! Et si l’on se moque de lui, il rétorquera : «
Ri t’an, je m’an ri : mω ke t’an, tu es moké »…
Nous perdons le souffle tant les rafales de la poésie de ces
années tourbillonnantes donnent le vertige. Quelques instants de
prose d’un Charles Estienne viendront pause marquer. Ce seront
alors ballades bucoliques et autres détails qui n’en sont pas pour
son auteur, afin d’organiser un jardin. Mais les horizons ne sont
pas si idylliques. La foi s’exacerbe en se divisant, et en
amplifiant leurs différences les catholiques rivalisent de
violence avec ceux qu’ils nomment avec mépris les huguenots. Dans
ces périodes noires comme l’encre, des étoiles brillent pourtant,
celles connues de La Boétie et de Montaigne, d’autres plus
discrets de nos jours tels Claude Fauchet ou Etienne Pasquier. Il
faudra d’ailleurs relire les longs passages consacrés, le mot est
faible, à Montaigne ! Avec un peu d’imagination, le grand homme
sortirait presque des pages de votre livre tant Pierre Lartigue
s’y entend pour redonner vie à ce qui fut… n’est plus… mais peut
de nouveau nous émouvoir grâce à sa plume et à ces rafales de
poésie !
Philippe-Emmanuel Krautter
www.lexnews.fr
TGV Magazine, pages réalisées par François PERRIN.



Lecteurs
déconcertés, désorientés, désemparés" , Paris, Ed. La
Bibliothèque, Coll. Les Billets de La Bibliothèque, 2011.
Ouvrir l’ouvrage de François Kasbi, c’est accepter
l’invitation d’un hôte à venir s’asseoir en sa compagnie dans son
cabinet de lecture, à entrer dans son univers littéraire – son
intimité donc – pour quelques heures, quelques pages sur des
auteurs choisis par lui au détour de ses lectures récentes. Un
fauteuil Chesterfield, le feu crépite dans la cheminée, et sur la
table basse pêle-mêle les livres lus (notamment, le volume paru
dans la collection de la Pléiade, sous la direction de Jean Ristat,
des « Œuvres poétiques complètes » de Louis Aragon ou
encore « Œuvres critiques, Les œuvres et les Hommes » paru
aux Éditions Les Belles Lettres…), et qui seront prétexte à
discussions, digressions et surtout partage ; car rien ne le
réjouit plus que de transmettre, partager ses lectures, ses
auteurs, comme on offre un bon dîner, un cigare, un cognac.
François Kasbi nous avait déjà entrainés dans cet eudémonisme
littéraire avec le « Bréviaire capricieux de littérature
contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés»
en 2008 ; Il renouvelle aujourd’hui cette invitation, en plus
petit comité, avec ce « Supplément inactuel au Bréviaire
capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés,
désorientés, désemparés». C’est au tour d’Aragon, de Drieu la
Rochelle, Berl, Claudel, mais également Barbey d’Aurevilly,
Valéry, Bloy ou encore Toulet ou Gobineau de faire leur entrée
dans le Bréviaire capricieux. Ne vous étonnez pas que Louis
Aragon figure aux côtés de Drieu ou Claudel aux côtés de Valéry ou
Gobineau, ces caprices nés d’affinités électives ne se discutent
pas !
En hôte attentionné, François Kasbi n’assène pas, aucun ton
péremptoire chez lui, ce qu’il aime c’est semer, ce goût, cette
saveur inimitable de la littérature. Ce qu’il aime avant tout, ce
sont ces auteurs à conviction, à engagement. Les passionnés,
certes, parfois avec excès, doutes ou erreurs, voire même pour
certains impardonnables – on pense bien sûr à Drieu, mais, des
Écrivains, des « Singuliers », toujours là, littérairement
présents, et plus que jamais encore vivants à qui sait les lire,
les redécouvrir. Ils ont été ou sont encore admirés ou exécrés,
mais ne sont et ne seront jamais des auteurs tièdes ; ce qu’ils
ont en commun ? : L’audace, l’orgueil parfois démesuré d’un Barbey
d’Aurévilly, mais toujours, que ce soit Aragon ou Claudel, l’art,
l’art littéraire au-delà des faiblesses, contradictions,
prétentions ou impostures… Peut-être, en commun aussi l’amour des
femmes, on songe à Paul-Jean Toulet, à Valéry avec Jean Voilier, à
Drieu avec Victoria Ocampo , ce dernier se brouillera d’ailleurs
avec Aragon et s’écartera du mouvement surréaliste dans les années
20 à cause d’une femme. Que seraient ces chefs d’œuvres que sont
Aurélien ou Gilles sans ce goût des femmes ?...
Et, dans ces tourbillons, François Kasbi se veut précis. Il tente
cette sincère objectivité subjective – et par là même, toujours
susceptible bien sûr de critiques - qui mène au-delà des préjugés,
des idées depuis trop longtemps reçus et véhiculés comme pour se
rassurer, se dispenser ou s’absoudre…Oui, il y a du justicier
littéraire chez lui, faire aimer, découvrir, voire réhabiliter,
mais sans jamais cependant cacher ou masquer ce qui doit
assurément ne pas l’être. En fait, rien ne l’intéresse plus que
cette audace de l’écriture, l’audace des mots ou de la poésie –
lire notamment les pages consacrées à Paul-Jean Toulet :
Dans Arles, où sont les Aliscams
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses,
Et c’est avec ce goût sans concession qu’il livre ses auteurs, ses
résistants, ses « combattants de l’absolu » Cet absolu,
ce mot qui fâche, mais réconcilie si bien lorsqu’on aime à se
souvenir qu’il a dicté quelques-unes des plus belles pages
d’Aurélien : « (…) Qui a le goût de l’absolu renonce par là
même à tout bonheur. Quel bonheur résisterait à ce vertige, à
cette exigence toujours renouvelée ? Cette machine critique des
sentiments, cette vis a tergo du doute, attaque tout ce qui rend
l’existence tolérable, tout ce qui fait le climat du cœur(…)
». Et, on soupçonne quelque peu François Kasbi …
Car, enfin, ne comptez pas sur lui pour mépriser au-delà des
faits, de l’histoire, les auteurs qu’il a choisis, de noircir ses
écrivains et poètes élus ; ce n’est pas pour rien qu’il a mis en
exergue de son introduction cette citation de Paul Valéry : «
Celui qui crée dédaigne de détruire » ; Et à Lexnews, nous ne
le blâmerons pas !
Assurément, un ouvrage roboratif, qui aggrave sérieusement la pile
de livres que l’on avait déjà prévu de lire, et c’est tant mieux !
L.B.K.
www.lexnews.fr
5 décembre
2011

La critique [evene]
La note evene : 4/5 par
Claude Schopp
Connaissez-vous l’île Louviers, dite aussi l’île des Javeaux,
l’île aux Vaches, l’île aux Juifs, l’île aux Treilles, l’île à la
Gourdaine, l’île Merdeuse, l’île des Cygnes, dite Maquerelle,
l’île de la Garenne, à moins que ce ne soit l’île sans nom. Non ?
Pourtant, comme le bon bec, ces îles sont de Paris. Ou plutôt
l’étaient, au temps où la libre Seine, non tenue en lisières par
des quais, était féconde, grosse de ses alluvions. Jacques Damade
n’est pas parti à leur recherche comme un explorateur : c’est un
promeneur des deux rives, un rêveur. De ses rêveries ressurgissent
dans le présent les îles disparues, englouties par la montée des
eaux ou rattachées à la terre ferme. L’histoire, comme toujours, a
partie liée à la géographie : les îles deviennent alors des petits
théâtres où se sont jouées des saynètes comiques ou tragiques, où
flambent des bûchers, où sont données de splendides fêtes royales,
où se réfugient des réprouvés. Le songeur a quitté ses rives pour
plonger dans les livres et, nageur émérite, les parcourir à la
recherche de cette dizaine (douzaine ?) d’îlôts mystérieux et
éphémères, qui ont porté, à eux tous une trentaine de noms.
Parfois le rêveur a des idées cornues : il convoque Sancho Pansa,
en souvenir de son île Barataria, sans doute, mais qui paraît
dépaysé sous nos climats ; il rencontre une Américaine qui se
refuse décidément à exister. Qu’importe ! Le farfelu, qui peut
défriser, est, tout compte fait, une composante du charme émanant
de ce petit volume élégant. C’est un bréviaire à recommander aux
amoureux d’un Paris insolite. Si vous vous baladez le long des
quais, le lisant et rêvant, il y a gros à parier que, comme
Jacques Damade, vous verrez ce qu’il a cru voir, un surgissement
d’îles, implorant droit de Cité.
mai 2011


Jacques
Damade : « Les Îles disparues de Paris », Paris, Ed. La
Bibliothèque, 2011.
« Maman, les
p’tits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils… ? »
Pour Jacques Damade, ils ont des ailes pour remonter le temps et
changer au gré des humeurs des siècles, des passions des rois et
des colères des Dieux, l’espace et la géographie. Et, descendre la
Seine et traverser Paris en sa compagnie n’est pas de tout repos :
on n’y croise pas seulement des bateliers, on y fait et défait des
ponts, on y couronne et guillotine des rois ; surtout, au fil des
pages, des lectures, des recherches, y apparaissent les îles de
Paris aujourd’hui disparues. Non pas des îles imaginaires ou
tristement disparues à jamais, mais des îles de Paris, un peu
fantasques, qui bien que disparues, n’en demeurent pas moins
enchantées et réelles. Et, oui, Paris ne comptait pas, et ne
compte toujours pas que sa seule île de la Cité ; d’ailleurs,
elle-même coupée en deux îles, voire en trois, puis ressoudée… île
Notre Dame, île aux Juifs, îles Gourdaine, île de la Cité…elles
s’enlacent et fusionnent parfois ces îles… Plus sérieux et plus
documenté que nous, l’auteur note que l’on
en comptait
plus d’une dizaine au XVIe siècle ; il n’a quant à lui rencontré
et côtoyé que dix îles, les doigts d’une main, mais quelles îles !
On les découvre, on les perd, on les retrouve un peu plus loin…
changeant de nom ou de place, elles ne cessent de surprendre le
lecteur ou l’amoureux de Paris qui pensait pourtant tout
connaître. Et l'on lit cet avertissement, plutôt ce programme : «
Des îles comme témoins de ce qui s’est passé, des îles qui
connaissent Paris comme personne, voilà, une parole lumineuse,
féconde dont je ferai mon miel, sans l’épuiser. »
Dans un style parfois cocasse ou décalé, au travers de ces îles
disparues - l’île Louviers à la hauteur de l’Arsenal, l’île aux
Vaches et l’île Gourdaine toutes deux face au quai des Célestins,
l’île aux Treilles…- c’est l’histoire de la Cité qui murmure,
fredonne ou tonne selon les crues et décrues de l’histoire. L’île
de la Cité n’appartient plus à Paris, mais c’est bien Paris qui
appartient à son fleuve, à son île, à ses îles comme un joyau
sorti d’une coquille ; métaphore dessinée de manière sensible par
Angèle Damade qui signe les illustrations de cet ouvrage. En
découvrant ce livre, on ne peut que se dire : « Heureux qui,
comme Jacques Damade, a fait un beau voyage… » ; Il est
vrai que pour se faire, Sancho lui a suggéré que lui aussi pouvait
devenir gouverneur de ces îles, pensez donc ! Cependant, force est
d’admettre qu’il y en a pour tous les goûts et les humeurs : des
mélancoliques, des tristes ou joyeuses ; des habitées, délaissées
ou servant de refuge à un Coffinhal qui fuit la Révolution ; des
petites, minuscules mêmes telle l’île du Louvre non loin des
jardins du Palais; des charmantes au joli nom comme l’île des
Cygnes, ou encore des innommables dont on hésite presque à vous
parler, telle l’ île Merdeuse ou l’île Maquerelle, bien que
l’auteur soit quant à lui plus disert, et se laisserait presque
surprendre à citer les vers de ce « Rêve parisien » :
« De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n’en vit,
Ce matin encore l’image,
Vague et lointaine me ravit. »
D’ailleurs, ne soyons pas choqués, on les baptise, débaptise et
rebaptise à la minute des siècles ces îles ! On les coupe, soude,
recolle au gré des vents, des folies des hommes ou chansons de
Paris… Elles ont leur vie, leurs amours et leurs tristesses…
Laissons-les voguer au rythme de Paris et des battements de plume
de l’auteur. Ni vraiment « Promeneur solitaire » ni tout à
fait « Rôdeur parisien », mais plutôt « Flâneur des deux
rives », l’auteur nous entraîne dans cet archipel parisien
plus ensorcelé qu’enseveli. Dans cet archipel où l’on se prend à
rêver, à imaginer ces îles que l’on aime disparues ou seulement
englouties pour mieux les faire, le temps d’une lecture, d’un
songe, réapparaître, flotter, dériver, et se souvenir…
« J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?
Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer ! »
L.B.K.
www.lexnews.fr
Le
Correspondancier du Collège de "Pataphysique", N°15, daté du 28
pédale 138 E.P.




« Callistrate à y prendre garde de près, semble de redire toujours
une même chose, bien qu’en termes aucunement différents, comme
s’il jouait sur une même corde, variant seulement les tons par les
touches où battent les doigts, qui la rendent plus courte ou plus
longue ». C’est en ces termes que Blaise de Vigenère commente les
ekphraseis des statues antiques de Callistrate. Quelle est
donc cette même chose qui vibre dans les descriptions du rhéteur
grec ? La vie, répond Blaise de Vigenère. N’est-ce pas grand
artifice que la matière insensible s’anime grâce au talent de
l’artiste ?
L’extrême intérêt de l’ouvrage de Blaise de Vigenère réside dans
le dialogue qui s’instaure entre un texte antique du IVe siècle et
un érudit du XVIe siècle dont la formidable culture se déploie au
long des commentaires. Publiée pour la première fois en 1597 sous
le titre de La suitte de Philostrate, la traduction des
Descriptions est enchâssée dans un dispositif textuel dont le
double enjeu est de faire voir les quatorze statues de Callistrate,
et de tresser une histoire de la sculpture antique et moderne. Ce
cadre varie selon les descriptions : tantôt l’introduction (Argument)
disparaît, tantôt le commentaire (Annotation) s’absente ou,
au contraire, prend des proportions insolites. La réception des
Descriptions débouche sur un ouvrage au sein duquel les plus
grands sculpteurs grecs, Praxitèle, Phidias, Scopas, côtoient les
modernes, Germain Pilon, Michel-Ange, ou Francesco del Tadda.
On l’aura compris, l’ouvrage de Blaise de Vigenère est important
pour l’histoire de la littérature artistique. Grâce à Aline
Magnien et Michel Magnien, ce texte est enfin accessible dans une
édition critique peu onéreuse. On doit s’en féliciter car, comme
beaucoup de traités artistiques de la Renaissance laissés pour
compte, La description de Callistrate n’avait pas été
réédité depuis 1602. L’édition moderne comporte une introduction,
le corps du texte pourvu d’un double appareil de notes, un index,
et une bibliographie. On saluera les efforts éditoriaux destinés à
faciliter la lecture des Descriptions. Grâce à l’emploi de
typographies différentes, le lecteur distingue la parole de Blaise
de Vigenère de celle de Callistrate, et s’oriente aisément dans
l’œuvre. Les tables, fort commodes, permettent le maniement de
l’ouvrage.
Aline Magnien, en modernisant
le texte avec tempérance, en a préservé la saveur. Ainsi, quatre
siècles plus tard, le lecteur demeure-t-il captivé par la beauté
des statues de Callistrate. Le rhéteur les a-t-il créées de toutes
pièces ? A-t-il décrit des œuvres existantes, ou s’en est-il
inspiré ? Les statues de Callistrate sont aussi énigmatiques que
les tableaux de Philostrate1,
et rappellent les oeuvres virtuelles de Léonard de Vinci ou les
« compositions » fictives du trattatiste milanais Gian Paolo
Lomazzo2
dont la fonction était de stimuler l’imagination des artistes.
Blaise de Vigenère, en choisissant de traduire Callistrate, a
accompli une œuvre analogue dont il est le premier captif. De ces
ekphraseis - ces machines à faire rêver et à faire produire
tableaux et statues - est née une histoire luxuriante de la
sculpture.
Pascale Dubus
1. Philostrate, Les
images ou tableaux de platte-peinture, traduction de Blaise de
Vigenère (1578), édition Françoise
Graziani, Paris, éditions Honoré Champion, 1995, 2
vol. Blaise de Vigenère a publié conjointement les Tableaux de
platte-peinture et les
Descriptions de Callistrate (La suitte de Philostrate)
dans les éditions postérieures (1597, 1602).
2. Gian Paolo Lomazzo,
Trattato dell’arte de la pittura, scoltura et architettura,
Milano, Paolo Gottardo Pontio, 1584.
www.latribunedelart.com

Callistrate,
Blaise de Vigenère, ou la sculpture de mots…
Ouvrir l’ouvrage de Blaise de Vigenère paru aux Éditions La
Bibliothèque, «La Description de Callistrate de quelques
statues antiques tant de marbre comme de bronze (1602)», c’est
entrer dans une galerie d’art, un tourbillon de connaissances, un
doux vertige de prose où, sous la pointe de Callistrate ciselée
par la plume de Blaise de Vigenère, les dieux et les maîtres
rivalisent, les figures mythologiques, les statues et sculptures
s’animent et se répondent, où l’espace-temps, les siècles et les
lieux se croisent et s’entrecroisent pour ne laisser apparaître
peut-être que l’essentiel…
C’est, en première lecture, une galerie de statues. Une
description de statues antiques du second classicisme grec
(probablement du IVe s. av. J.-C..) qui grâce au texte latin
laissé par Callistrate, rhéteur du III ou IV s. apr. J.-C..,
apparaissent et s’animent sous le burin des plus grands maîtres de
l’art grec – Praxitèle, Scopas majeur ou mineur, Lysippe…- ;
quatorze statues au total dans la description de Callistrate : des
satyres parfois dansants, des bacchantes en transe, un centaure,
deux Cupidons de Praxitèle en bronze, mais également Médée,
Narcisse, Orphée, ou encore Esculape…qui vous entraînent dans une
valse mythologique qui ravira tant l’amateur que le passionné de
sculpture ou de mythologie. Car, la description sous le tracé de
ce Romain, Callistrate, n’est nullement figée ou gravée purement
dans le marbre, mais ces sculptures par leurs comportements, leurs
attributs, leur matière acquièrent bien une âme. Vous réalisez
alors que déjà six ou sept siècles séparent Callistrate de la
création de ces sculptures ; et lorsque l’on se souvient que très
peu d’originaux nous sont parvenus ou que le nombre de copies à
l’époque romaine était impressionnant, vous restez songeur…Callistrate
a-t-il véritablement vu ces statues ? Doit-on rapprocher
Callistrate de Philostrate et des « Plattes Peintures »
?...
Mais, le tourbillon de l’art vous entraîne de nouveau par la main
élégante de Blaise de Vigenère. Il fallait, en effet, toute la
finesse de traduction du latin en français du XVIe siècle, en
cette langue à peine construite, toute l’éloquence, l’art de la
prose de Blaise de Vigenère – traducteur, auteur, savant
contemporain de Michel de Montaigne – pour ce texte antique de
Callistrate. Il a déjà traduit dans le même esprit, dans cet
esprit de partage du savoir de la Renaissance, Philostrate, ou
encore Tite-Live ou César… Mais, surtout, Blaise de Vigenère, en
homme de son temps, humaniste, offre au texte de Callistrate un
véritable écrin d’éloquence et d’érudition. Ainsi, après avoir
présenté dans une plus ou moins longue présentation l’œuvre –
L’argumentation -, puis traduit et exposé en français
classique le texte proprement dit de Callistrate, il y apporte un
commentaire -une annotation- qui vous transporte
littéralement de mythologie en lieux, de maîtres en alchimie, de
dieux en matières, de statues en techniques de sculpture…On y
croise Michel-Ange que Blaise de Vigenère a vu sculpter de son
vivant… mais également un serpent… Alors, vous réalisez pour la
deuxième fois que treize siècles séparent le rhéteur romain
Callistrate de cet érudit et savant qu’est Blaise de Vigenère, et
par là même, presque vingt siècles le séparent des statues
antiques grecques. Or, qu’a-t-il eu véritablement sous la main cet
érudit dont on se plait à imaginer la bibliothèque…Diplomate,
protégé du Duc de Nevers, il se veut savant homme et homme de
partage et de transmission, lui, ce « kabbaliste chrétien » qui
croit aux planètes et à la Renaissance….
Mais, l’espace-temps continue de se dilater, vous êtes au XXIe
siècle et saluez cette initiative et belle édition présentée par
Aline Magnien. Cela fait de nombreuses années qu’elle travaille et
songe à cette édition, à cette traduction subtilement modernisée,
l’annotation en témoigne…et découvrant son travail, le vertige de
l’éloquence, de l’art de l’éloquence vous reprend lorsqu’elle vous
souffle à l’oreille que peut-être ces statues…et bien ?...Et bien,
ces statues n’auraient peut-être jamais existé, qu’elles ne sont
peut-être que pur exercice d’éloquence, de prose, rivalité des
arts, faisant ainsi de Callistrate un auteur privilégié aux yeux
de cet humaniste qu’est Blaise de Vigenère. Comment pouvait-il, en
effet, lui, cet érudit, passionné d’art, de beauté, d’éloquence et
de prose ne pas en faire son complice ?... Comment, enfin, Aline
Magnien, conservatrice au Musée Rodin, et Michel Magnien,
directeur du volume Michel d’Yquem de Montaigne dans la Pléiade,
pouvaient-ils, eux aussi, ne pas faire de Blaise de Vigenère, cet
érudit et prosateur du XVIe siècle leur compagnon de route et de
travail ? Aline Magnien nous
raconte…
L.B.K.
www.lexnews.fr
REVUE D'HISTOIRES LITTERAIRES
2011
Une double
merveille en un seul livre. Ce petit ouvrage n’est modeste que par son
apparence : il réunit deux textes hors du commun, et qui se complètent
parfaitement, comme s’il s’agissait d’un miroir. On y trouve un carnet
inédit du voyage en Italie (1838) de Marceline, qui conduisit celle-ci
d’abord à Turin, puis à Milan, ville qui occupe la plus grande partie du
document.
Or, ce carnet
avait appartenu à Aragon, qui s’en inspira de près pour écrire son long
poème Le Voyage d’Italie (in Les Poètes, 1960) : c’est dire combien ces
vers prolongent et amplifient les notes de Marceline. « Des yeux pour
admirer et un coeur pour souffrir », note celle-ci en arrivant à Milan. Et
c’est bien là ce que révèle ce carnet, où les descriptions d’usage sont
comme métamorphosées par la sensibilité de cette femme qui note ses
impressions et veut avant tout laisser libre cours à « la liberté
mélancolique d’errer, de parler, de pleurer, le long de ces rues désertes,
de ces maisons inconnues, de ces églises hospitalières où je me précipite
comme si j’entrais par une porte dérobée dans la maison de mon père ». Nul
tourisme hâtif, mais une ouverture constante, une extrême capacité à se
laisser imprégner par tel spectacle, telle atmosphère, telles paroles
saisies au vol. Au milieu de tout cela, une sorte d’angoisse mélancolique,
lancinante : « […] je pense au bruit assourdissant d’une roue qui tourne
dans la cour pour faire des sorbets ; ce bruit qui rampe dans l’air donne
à mes idées, selon moi, la forme de mouches qui ne peuvent voler, mes
idées rampent aussi et me font défaillir le coeur. » Et il suffit d’une
phrase, pour retrouver le grand poète qu’était Marceline : « Toutes les
voix maigres des cloches de Milan déchirent en ce moment l’air chargé de
pluie. » Ce carnet contient d’ailleurs quelques poèmes et fragments de
poèmes, qui montrent leur auteur « par le vent de l’exil partout balayée
». En regard, l’admirable poème d’Aragon, peut-être le chef-d’oeuvre
poétique de cet écrivain, par son ton haletant, sa prosodie comme
entrecoupée, cette espèce de long sanglot ininterrompu qui se déroule
autour de Marceline et de ce voyage d’Italie. La pulsation du vers y est
souvent extraordinaire, dans son effort pour retrouver la vérité sensible
d’une vie, s’introduire dans les replis secrets du coeur, et affirmer sa
sympathie profonde pour ce destin de femme et de poète :
Écoute cette
femme qui te parcourt d’un silencieux concert Cette femme de murmures
divins dans une chambre d’hôtel Qui s’en revient d’avoir erré dans une
ville de marbre et de mascarades Où le soleil est du vin renversé l’ombre
sent l’ambre du figuier Lasse à mourir de la beauté des pierres… Chose
remarquable, le poète arrive à tenir jusqu’au bout sa longue psalmodie,
comme s’il s’était installé de plain-pied dans l’âme de Marceline. On
doit, pour finir, saluer le travail de Claude Schopp, qui, outre une brève
introduction, a enrichi son édition d’une série de « Lettres d’Italie » de
Marceline, lesquelles complètent son carnet de 1838, et de notes précises,
qui attestent sa parfaite connaissance de la vie et de l’oeuvre de la
poétesse. Livre précieux, sinon unique, éminemment singulier par la double
décharge poétique qu’il renferme, et dont les échos se prolongent dans
l’esprit du lecteur.

Un obscur objet du désir
L’œil s’arrête avec plaisir sur ce livre qui est, avant toute
lecture, un fort bel objet — petit format, papier épais,
typographie impeccable, sans oublier l’élégante couverture jaune
dont le titre seul est l’ornement le plus efficace : Les Yeux
pleins d‘églises. Le lecteur appréciera encore plusieurs
illustrations, dont un portrait inédit de Marceline
Desbordes-Valmore par sa fille. L’appareil critique de grande
qualité, avant-propos de Jean Ristat, introduction et notes de
Claude Schopp, offre un accompagnement précis et sobre qui
n’envahit pas le texte, ou plutôt, les textes qui composent cet
étrange volume. Voici donc dans le ciel actuel de l’édition un
objet littéraire non identifiable, ce qu’on aurait jadis appelé
une curiosité, stimulante pour le regard et l’intellect. Tout y
est affaire d’écriture et de réécriture, de correspondances,
d’échos, d’affinités, de métaphores obsédantes enfin, entre deux
poètes : Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859) et Louis Aragon
(1897-1982).
On connaît l’amour fou d’Aragon pour Elsa, comme pour l’Italie –
les vers d’Italia mea dans Le Roman inachevé en
témoignent (« Toi dont nos peupliers rêvent dans leur exil »…etc).
On connaît moins en revanche l’attachement surprenant, littéraire
et vaguement érotique, qu’il nourrit à l’égard de Marceline et de
son œuvre, sans pourtant avoir connu cette femme qui est une vraie
figure tragique : comédienne ratée, poète assez vite tombé dans
l’oubli, mère endeuillée, épouse malheureuse et sans le sou. Où
apprend-on encore les vers de cette femme poète renvoyée par
Lagarde et par Michard dans les poubelles littéraires où ils
entassent les « romantiques mineurs » ? On la connaît encore
peut-être pour « Les roses de Saadi », ou pour sa compassion
envers les canuts, au massacre desquels elle assista lorsqu’elle
habitait Lyon. C’est naturellement oublier l’influence qu’elle
exerça sur Baudelaire, Verlaine, Rimbaud ou Rilke. Toujours est-il
qu’elle a laissé une image de poète mièvre aux excès romantiques,
que modifie en profondeur la lecture de ces textes, intimistes
mais aussi assez sombres.
Étranges voyageurs
Le point de départ de tout cela est ce que Marceline appelle
pudiquement son « voyage » en Italie de 1838, qui est en réalité
une fuite en avant et un fiasco tragi-comique, du Racine mâtiné de
commedia dell’arte. Marceline a été actrice, son mari
l’est encore, fort péniblement à vrai dire. Engagés dans une
affaire qui se révèlera une arnaque, ils se précipitent sur les
routes d’Italie en quête de reconnaissance pour Monsieur, de paix
intérieure pour Madame : c’est que Marceline, si elle suit avec
ses deux fillettes Prosper Valmore, époux de bonne composition,
fuit surtout, sans jamais le nommer, son amant Hyacinthe (dit
Henri) de Latouche. De cette épopée pathétique, elle tirera deux
cahiers de voyage : l’un, nommé Les Yeux pleins d’église, se
retrouvera en possession de Louis Aragon qui y puisera la
substance même de son Voyage d’Italie. Aragon le transmit
au poète Jean Ristat, auteur de l’avant-propos : ce volume paru en
2010 est le résultat concret de la promesse que ce dernier fit, en
le recevant, de l’éditer.
L’autre cahier a été annoté par le fils de Marceline, Hippolyte,
et a trouvé finalement sa place à la bibliothèque de Douai. Les
deux textes se succèdent dans le volume, suivis des vers du Voyage
d’Italie d’Aragon, puis d’une série de lettres écrites durant cet
épisode par Marceline à divers destinataires, notamment à son
fils, resté en France.
Étrange assemblage, donc, que tous ces textes à travers lesquels
circule une même expression qui donnera son titre au volume et qui
sert de fil ténu mais continu : « les yeux pleins d’église ». Elle
apparaît pour la première fois dans le premier cahier, le plus
intimiste, écrit visiblement dans l’urgence, lacunaire, souvent à
peine esquissé en phrases nominales, sans adresse autre qu’à la
femme poète elle-même : « Je reste depuis mon entrée en Italie
imprégnée de l’encens et les yeux pleins d’église ». On retrouve
la formule dans une lettre à une amie, et de manière plus
signifiante, dans un vers d’Aragon qui narre la rocambolesque et
pathétique aventure italienne de Marceline, tout en y mêlant des
souvenirs d’un sien voyage au pays de Dante :
Lasse à mourir de la beauté des pierres
Les yeux pleins d’églises dit-elle
On dirait un grillon perdu dans une maison sans cheminées
Partagée entre cet homme en elle ce ravage d’elle-même
Ce chant qui ne veut pas mourir.
Carnets de voyage ?
Marceline traîne ses nombreux deuils, ses regrets et ses peines
avec élégance et presque une certaine volupté. Elle cherche la
paix d’église en église, et la trouve parfois pour un moment, au
détour d’un tableau saint ou d’une ombre fraîche. Telle une Didon
ou une Phèdre du XIXe siècle errant d’autel en autel, elle se
décrit dans l’attitude classique de la femme consumée par un
chagrin d’amour, toute en prières à un dieu bien caché. Les noms
de saints et d’églises s’égrènent comme un chapelet de page en
page. S’enchaînent les regards furtifs jetés à l’intérieur de
l’hôpital de Milan, les détours dans les chapelles, les
descriptions de femmes du peuple, de marchés, de tout le peuple de
pierre des statues et des tombeaux. La famille séjourne d’abord
deux jours à Turin puis plus longuement à Milan où l’aventure
prendra précocement fin sans que les voyageurs n’atteignent Rome
ni Naples. Assailli par le manque d’argent, trompé par ceux avec
qui il a passé contrat, le couple ne peut ni continuer sa route ni
revenir en France.
En 1928, soit quatre-vingts ans plus tard, Aragon suit les traces
de Marceline ; en pleine peine de cœur lui aussi puisqu’il vient
de se séparer de Nancy Cunard, il séjourne longuement à Milan.
Le carnet de voyage, on l’aura compris, verse moins dans la
notation d’impressions ou de choses vues qu’il ne traduit un
paysage état d’âme, une résonance intérieure. Tout l’intérêt du
volume est là, dans la matière même de l’écriture qui enchaîne
sans excès rhétorique prose et vers, phrases nominales et lettres
rédigées, journal daté et fragment poétique intemporel,
s’enrichissant mutuellement des mille résonances acquises au cours
de la lecture et des effets de superposition. Poésie de l’exil,
exercice de la critique d’art, introspection, tout manifeste,
comme le dit une belle formule de Marceline, « la liberté
mélancolique d’errer ».
Italies
Si le très beau titre réjouira les italophiles et les amateurs
d’art, il s’avère assez trompeur. L’Italie qui demeure à l’esprit,
lecture faite de ces pages, est moins celle du farniente et des
angelots que celle, violente et baroque, des églises qui tour à
tour consolent et opposent leur froideur marmoréenne, celle de la
douleur paroxystique de la vierge des sept douleurs à laquelle
Marceline ne peut s’empêcher de s’identifier, celle des routes
poudreuses où la voiture, tirée par des chevaux fatigués, n’en
finit pas de cahoter.
L’ancienne comédienne ne s’y trompe pas tellement : la lumière sur
les routes et le luxe apparent des églises dont elle se remplit
les yeux ne sont bien souvent que les oripeaux d’une Italie
« déjà cadavre et toujours reine », comme l’écrit Aragon, ajustant
en une communion littéraire et sentimentale son pas, ses regards
et sa voix sur ceux de Marceline.
On l’aura compris : l’effet polyphonique et composite de
l’ensemble, s’il en fait l’intérêt et la beauté, rend la lecture
un brin délicate. Il faut beaucoup d’attention pour goûter la
composition et les échos de ce volume écrit à quatre mains, mais
il vaut vraiment la peine de jeter à son tour son propre regard
sur ces Yeux pleins d’églises, où les sentiments et les
décors changent aussi vite que le ciel italien.
C’est d’ailleurs sur un orage et une Italie boueuse,
magnifiquement élégiaque, donnant du relief à l’échec du voyage
comme à celui des sentiments, que s’achèvent les souvenirs des
deux poètes.
Laissons le mot de la fin à celle qui apostrophe avec amertume,
mais non sans grâce, le pays qu’elle avait cru terre d’accueil :
« Italie ! quand ton beau ciel se voile, dis-moi, apprends-moi ce
que tu donnes aux malheureux ? »
Laure de La Tour
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« Venir en Italie
pour guérir un cœur blessé à mort d’amour, c’est étrange et fatal »,
mais le train lentement vous emmène ; vous regardez flotter le paysage,
vous ne voyez qu’un gris intense que marque à jamais le ruissellement de
l’eau sur la vitre ; le regard perdu, vous apercevez deux alouettes
soumises au vent et virevoltant entre les gouttes ; une jolie histoire,
pensez-vous, de charmantes arabesques livrées au gré des vents ou
plutôt…oui, c’est cela, de délicats poèmes dessinés au crayon comme pour
soulager l’âme… Alors, vous ouvrez le livre et ils sont là, ensemble,
destins qui se croisent…
Lui, c’est Louis Aragon. Il est jeune et Nancy Cunard vient de le quitter.
En cet été 1928, il fuit vers l’Italie, vers Venise, prêt à se tuer avec
dans sa valise un carnet de poésies inédites ; le carnet de voyage en
Italie d’une poétesse qu’il admire, tout comme l’avaient admirée avant lui
Rimbaud ou encore Rilke, et qu’il vient -peut-être juste la veille par
désespoir- d’acquérir. Elle, c’est Marceline Desbordes-Valmore. Elle part,
fuit, elle aussi, en cette année 1838, une passion brisée, une blessure
brûlante qu’elle pleure, voudrait crier et expier pour Henri de
Latouche…Bercé, vous lisez ce poème où une main tremblante a tracé cette
musique inouïe que seules les ombres blessées qui se croisent et
s’entrelacent par un jeu de miroirs, comme au jeu de l’amour, murmurent.
« Écoute cette femme qui te parcourt d’un silencieux concert
Cette femme de murmures divins dans une chambre d’hôtel
Qui s’en revient d’avoir erré dans une ville de marbre et de mascarades
Où le soleil est vin renversé l’ombre sent l’ambre du figuier
Lasse à mourir de la beauté des pierres
Les yeux pleins d’églises dit-elle
On dirait un grillon perdu dans une maison sans cheminées
Partagée entre cet homme en elle ce ravage d’elle-même
Ce chant qui ne veut pas mourir
Et les soucis mesquins l’argent qui manque et les vêtements usés
Les mécomptes de la troupe et les cris des comédiens
Écoute cette femme Italie Italie »
(« Le Voyage d’Italie », Louis Aragon)
Un concours de circonstances, des tournées théâtrales emportent en effet
Marceline avec son mari, Prosper Valmore, et leurs deux filles vers
l’Italie, vers Milan, première étape qui ne sera en fait que la seule en
cette terre d’Italie. Désargentée, brisée, marquée au fer rouge par cet
amour qu’elle ne saurait avouer, elle a laissé contrainte son fils à
Paris. « Ivre de malheur », elle écrit d’une main tremblée sur des
petits feuillets…
« Ah ! je crains de souffrir. Ma tâche est trop pressée.
Oh ! laissez-moi finir ma tâche commencée.
Oh ! laissez-moi m’asseoir sur le bord du chemin,
Mes enfants à mes pieds et mon front dans ma main. »
(« Les Yeux pleins d’églises », Marceline Desbordes-Valmore)
Le bruit des sabots sur les pavés glissants résonne, et le cliquetis des
brides et harnais comme autant de chaînes se mêle aux sons des cloches des
églises de Milan. Ce sont ces églises, ces pierres qui s’élancent sans
faille que Marceline ne cesse de parcourir. Seules quelques fleurs parfois
au pied de l’une d’elles, fragiles et délavées par la pluie – des
violettes noires peut-être - rappellent à l’homme sa condition. Marceline
les cueillera et les collera sur les fines pages de son carnet comme pour
mieux les protéger, les sauver et se souvenir...
Sur le chemin qui le mène à Venise, Louis Aragon s’arrête lui aussi à
Milan. Tournant lentement les pages du carnet de Marceline, comme de
faibles battements d’un cœur qui veut mourir, il y écrit ce poème « Le
Voyage d’ Italie ». Et qui donc, mieux que Marceline pouvait le
comprendre ? Oui, qui donc ? Il racontera alors Marceline, l’histoire de
Marceline Desbordes-Valmore ; Il sera Marceline, il est Marceline…
« Je ne vois qu’elle triste et troublante
Dans un carnet à l’italienne une fleur anonyme entre les feuillets séchée
»
(« Le Voyage d’Italie », Louis Aragon)
Assis dans ce wagon qui toujours vous emmène, vous ressentez alors le
froid qui pénètre, ce triste froid d’Italie. Il pleut. Il pleut sans
cesse, sans discontinu, une larme de Marceline tombe sur le carnet, et
Aragon ne peut la consoler. Il fait trop froid en cette Italie...
« Parce qu’il pleut Marceline parce qu’il
Pleut
Et qu’il faut compter les mailles de la pluie
Assise sur une malle attendre et coudre entendre
Sourdre dans les tiens ce désespoir à demeurer
Là quand il pleut
Attendre et coudre coudre coudre quand il pleut
Quand il pleut et que la pluie chante
Sur les toits d’un air d’opéra
Ma mère avait une servante
Qui s’appelait Barbara. »
(« Le Voyage d’Italie », Louis Aragon)
Il fallait, enfin, la finesse de plume de Jean Ristat pour offrir à ces
vers, tragiques et si fragiles, toute la délicatesse de la préface. Poète,
écrivain et ami cher de Louis Aragon, – aujourd’hui son exécuteur
testamentaire – Jean Ristat le veillera jusqu’à sa mort le 24 décembre
1982. Louis Aragon lui avait un jour donné ce carnet de voyage en Italie
de Marceline Desbordes-Valmore « à la condition, me dit Aragon, que tu
écrives cette histoire…son histoire. Quelques dizaines d’années plus tard,
j’aurai donc honoré ma promesse… », écrit-il. Fidèle, Jean Ristat
transmit, en
effet, ce carnet de
voyage en Italie à Claude Schopp qui patiemment le déchiffra, refit le
voyage de Marceline à
Milan, et minutieusement l’annotera. Restait pour que s’accomplisse cette
promesse que Marceline Desbordes-Valmore, Louis Aragon, ce carnet de
voyage, ces carnets croisent le chemin des Éditions La Bibliothèque…Voilà,
vous refermez doucement le livre, les « Yeux pleins d’églises »,…
Italie, Italie !
L.B.K.
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Avec Gilbert Lely, Maurice Heine et
Maurice Lever ou Annie Lebrun, le marquis de Sade n'a pas manqué de
soutiens crédibles au XXe siècle, éditeurs et savants confondus. Mettons à
part Octave Béliard dont nous n'avons jamais lu la biographie qu'il a
consacré au Divin en 1928 (éditions du Laurier). Et gardons-nous d'oublier
le chasse-papiers
Jean-Louis Debauve,
par ailleurs spécialiste de Jules Laforgue, sans lequel de nombreux
documents n'auraient pas été édités.
Alors que les universitaires ont fait assaut d'efforts et rétabli quelques
vérités, on voit réapparaître en libraire le livre, court mais dense, d'un
personnage qui fut très lié à Laforgue — et à Debauve — dont le propos sur
le marquis de Sade marque un tournant dans la réception du personnage et
de son oeuvre. En effet,
Charles Henry, qui brilla tant dans les sciences que dans
l'esthétique, rétablissant dans son contexte la victime de vingt-neuf
années d'emprisonnement, apporte quelques lumières et un point de vue sur
les principes moraux en oeuvre chez le Sulfureux.
Illustré de documents inédits relatifs au séjour de Sade au château de
Miolans, près de Chambéry, ou à l'épisode de la fustigation d'Arcueil
(Charles Henry les avait achetés en salle de vente), ce petit livre de
1887 est un plaidoyer de belle eau où l'auteur, le savant, met toute son
intelligence dans une opération mécanique nécessaire : tordre le cou des
idées reçues sur l'immoralité du marquis de Sade. Novateur, son point de
vue a servi à ses successeurs en saderie au cours du siècle dernier.

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Si
Napoléon Bonaparte a brûlé « Justine » du marquis de Sade un soir par un
mouvement de rage au palais des Tuileries dans l’âtre de la cheminée; si
Simone de Beauvoir, plus de 150 ans après, posait encore la question : «
Faut-il brûler Sade ? », l’activité éditoriale de ce début d’année 2010 –
soit 270 ans après sa naissance – en proposant trois ouvrages consacrés au
marquis y répond de très jolie façon ! Ainsi, bien que publié de son
vivant clandestinement, le plus souvent antidaté et sous pseudonyme,
réédité et circulant au XIX° siècle toujours sous le manteau, objet de
censure et de procès jusqu’en 1960, le marquis de Sade, devenu pourtant un
jour de 1767 comte de Sade, mais surtout le « divin marquis », a su à
l’évidence traverser les siècles !
Son secret ? D’être peut-être tout simplement Sade, ce marquis, ce si «
divin marquis » avec tous les mystères et paradoxes que le personnage
suppose ou renferme ; car, qui était vraiment Sade ? Un écrivain, un
philosophe ? Si Sade a depuis toujours été revendiqué par la littérature
au titre d’un des plus grands écrivains érotiques, voire pornographique au
sens étymologique du terme, et qu’il a, à ce titre, suscité l’intérêt de
nombre d’auteurs, écrivains, poètes, et non des moindres : Apollinaire,
Breton, Bataille, Barthes…(Certains, tels que Maurice Heine ou Gilbert
Lely, lui ont consacré leur plume ou leur œuvre ), le marquis sera
cependant surtout dans la seconde partie du XXe siècle érigé par certains
philosophes, notamment Foucault, Deleuze, ou plus récemment Michel Onfray,
au titre de philosophe matérialiste. Alors Sade, un philosophe auteur de
romans sulfureux ? Tour à tour, présenté comme révolutionnaire, modéré ou
purement opportuniste ; comme athée, déiste ou pur athée depuis toujours,
il suscite bien des interrogations. Ce libertin qui a passé 27 ans de sa
vie en prison était-il un criminel, un sadique écrivain, ou un écrivain
aux multiples fantasmes et à l’imagination avant tout sadienne ?
Délinquant sexuel pour reprendre les termes de Michel Onfray ou divin
marquis ? Ce qui nous manque, ce que l’on aimerait savoir ou comprendre
c’est comment Donatien Alphonse François de Sade est-il devenu Sade ?
Peu de biographies proches de son siècle ou proches de son vivant ont été
écrites ou nous sont parvenues. C’est là tout l’intérêt de la réédition
par les Éditions La Bibliothèque de l’ouvrage du XIXe siècle de Charles
Henry consacré à Sade et intitulé « La Vérité sur le marquis de Sade ».
Cet ouvrage est paru en 1887, un clin d’œil probable de l’auteur puisqu’il
paraît tout juste cent ans après que Sade a écrit son poème « La vérité ».
Son auteur, Charles Henry (1859-1926), ami de Valéry et de Gustave Kahn
peut être considéré comme un petit fils des Encyclopédistes. Appelé par
ses proches « le savant », élève et disciple de Claude Bernard, il est en
quête d’une synthèse entre les sciences et l’esthétique, et sera l’auteur
notamment d’un cercle chromatique. Figure originale attirée par la
littérature, Charles Henry, à l’occasion d’une vente aux enchères d’une
liasse de lettres de Sade, se penchera sur son cas avec distance et
acribie, bien loin des anathèmes de Michaud. Ce qui est un des charmes de
ce texte. Charles Henry est assurément un des premiers défenseurs de Sade
ou du moins un des premiers sadiens, et à ce titre, il faut le lire !
Ainsi, l’auteur n’hésite pas à faire du marquis, citant d’Holbach, une
victime plus qu’un bourreau (cela dit, les thèses de Freud sur le sadisme
ne le désavoueraient peut-être pas) ; bien qu’exposant les affaires
d’Arcueil et de Marseille avec notamment la relation du libraire Hardy
comme pièce à l’appui, l’auteur est convaincu que Sade est avant tout un
écrivain aux écrits carcéraux et à l’imagination s’évadant au-delà des
murs des lois, des prisons et des mœurs, il lui trouve même de par ses
origines familiales des circonstances atténuantes. Revenant sur l’affaire
des cantharides, sur cette accusation d’empoisonnement pour lui non
fondée, le jugement ayant d’ailleurs, soulignera-t-il, été cassé, Charles
Henry relève les malentendus, les faussetés, les invraisemblances… Alors,
Sade un citoyen comme un autre ? Non, pas tout à fait, car Charles Henry
est également convaincu que Sade ne saurait être un homme ordinaire. Pour
cela, il appuie son ouvrage sur des documents et pièces justificatives ;
on y trouvera de savoureuses lettres de Sade, des lettres aussi de sa
femme qui n’a de cesse de tenter désespérément de le faire libérer ou
encore d’autres correspondances concernant le marquis. Charles Henry, bien
que laissant le soin aux spécialistes de conclure, prépare en quelque
sorte le terrain d’un Sade cartographe du vice, des énergies ou pulsions
noires de l’homme, et ouvre ainsi les portes aux thèses qui, sans adopter
les
prises de positions de l’auteur, feront du marquis de Sade un moraliste ou
du moins un philosophe ayant peut-être fait le premier, ainsi que le
souligne le philosophe M.Onfray, « entrer le sexe dans l’histoire de la
philosophie ou des pensées. »
À ce titre, il faut saluer l’initiative des Éditions de La Bibliothèque
d’avoir réédité sous une jolie couverture couleur lilas soutenu (ce qui
n’aurait pas dépareillé dans les pièces colorées du château Lacoste du
marquis) cet ouvrage du XIXe siècle de Charles Henry. (...)
L.B.K.
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A partir de 1880,
Octave Uzanne (1851-1931) fut un bibliopole extra, spécialisé dans le
livre superbe, diablement illustré à la mode du temps, tel ce
Miroir
du monde de la maison Quantin. Parfois confiné à l’anecdotique, ou au
pittoresque, il fut en premier lieu un bibliographe et un bibliophile dont
la production personnelle reste utile et parfois délicieuse, témoin son
rarissime Dictionnaire biblio-philosophique, typologique, iconophilesque,
bibliopégique et bibliotechnique à l’usage des bibliognostes, des
bibliomanes et des bibliophilistins (Paris, Académie des beaux
livres-Société des Bibliophiles contemporains, en l’an de grâce
bibliophilique, 1896) tiré à 176 exemplaire, ou ses revues comme
Le Livre. On lui doit aussi un Barbey d’Aurevilly (1927), Le Livre
Moderne, Nos Amis les Livres, les Caprices d’un bibliophile, La Nouvelle
Bibliopolis et beaucoup d’autres ouvrages encore consacrés à des sujets
futiles mais agréablement illustrables et fort plaisants à l’esprit : la
mode et les curiosa. (Pour en savoir plus long, il existe une thèse
rédigée par Fati Glamallah, Octave Uzanne, Bibliophile et revuiste).
Rééditées ces jours, ses Figures de Paris, ceux qu’on rencontre et celles
qu’on frôle, dont le sous-titre obéit à une curieuse grammaire, sont un
ouvrage collectif de 1901 où quelques plumes notoires de la Belle Epoque
ont formé un recueil de portraits sous l’angle de la profession, ou du
mode de vie. Un genre bibliographique en soi, adopté par les chroniqueurs
qui suivaient les traces de Rétif et avaient pris l’habitude de pondre de
la copie pour la presse si pléthorique au XIXe siècle. En voici le menu :
Snobs et snobinettes de sport, par Hugues Rebell
Sergot, par André Beaunier
Pierreuse, par Jean Lorrain
Camelot, par Alfred Jarry
L’Invalide, par Franc-Nohain
Terrassiers, par Maurice Beaubourg
Le Crieur de dernières nouvelles, par Edmond Pilon
Cochemuche, par Albert Lantoine
Silhouettes de Montmartre, par Gustave Kahn
Trimbaleur de Refroidis, par Saint-Georges de Bouhélier
Petite Blanchisseuse, par Edmond Pilon
Ramasseur de mégots, par Tristan Klingsor
Femmes du d’Harcourt, par Hugues Rebell
Troubades, par Edmond Pilon
Cipal (Gardes de Paris), par Charles-Louis Philippe
Le Garçon de Café, par Franc-Nohain
Coltineurs, par Louis Codet
Porteurs de Babillardes (facteur), par Georges Pioch
Fleuriste, par Saint-Georges de Bouhélier
Trottins, par Octave Uzanne
Si l’on ne craignait un très relatif anachronisme, il n’y manquerait que
la ramasseuse de crottes de chiens, périphérique figure dont Léon Bonneff
parlera un peu plus tard dans Aubervilliers, active lorsque les “marquis
de quatre sous” chers aux vingt ans de Charles Monselet n’étaient plus.
Dépaysant à souhait, parfois spirituel, l’ensemble réuni par Octave Uzanne
forme en outre un excellent memento mori, puisque bientôt, le “Trimbaleur
de Refroidis” modernisé emportera nos carcasses, comme autrefois…
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Il faut ouvrir ce petit
livre comme on ouvrirait une boite à surprises, une boite à musique…à
peine la couverture rouge sombre tournée, la magie opère et ce ne sont
plus que d’exquis petits théâtres parisiens ou saynètes de ce Paris fin
XIXe siècle qui défilent et s’animent. Les images, telles des gravures ou
des lithos, apparaissent et tournoient, les refrains, chansonnettes et
brouhaha de ce Paris fin de siècle s’envolent, et des silhouettes connues
ou inconnues se profilent et s’agitent au rythme d’un réel fantasque.
Mais, il fallait pour ce théâtre magique, pour que ces « figures de Paris
» se frôlent, se croisent ou se rencontrent sans s’entrechoquer, tout le
doigté d’un Octave Uzanne, homme de lettres, érudit, éditeur, historien,
journaliste pour réunir notamment les textes de Jean Lorrain, Alfred
Jarry, Tristan Klingsor ou encore Hugues Rebell dans cet ouvrage paru en
1901 chez le libraire Henry Floury et réédité aujourd’hui par les Éditions
La Bibliothèque.
Ainsi, au gré des chapitres et des auteurs, les décors apparaissent, se
dessinent colorés ou monochromes, jour de fête ou de deuil ; ce sont les
faubourgs de Paris - Belleville, Les Batignolles, Porte Saint-Martin, La
Villette- avec les voix de crécelle des crieurs de dernières nouvelles,
les grands boulevards, les Halles, la butte de Montmartre, ou encore les
riches quartiers de Paris où le hautain cochemuche perché sous son haut de
forme emmène aux bois ou aux courses snobs et jolies femmes ; parfois,
c’est une simple chambrette au dernier étage où sommeille un jeune
étudiant que le bagout des camelots ne saurait réveiller, le brouhaha d’un
café, d’un hôtel rendez-vous des pierreuses, du commerce de l’amour, ou
encore le vacarme d’un boui-boui… Il est midi, le soleil tape, brûlant,
harassant et on entend le martèlement des pioches des terrassiers, ou bien
l’hiver est déjà là, le vent d’octobre émondeur souffle et le trimbaleur
de refroidis passe sans larmes… Alors, entrent en scène, dans le
tourbillon des rues et des boulevards parisiens, l’imperturbable ramasseur
de mégots ou le sergent de ville avec son bâton blanc. Ils croisent dans
cette valse parisienne dès l’aube, la nuit tombante ou un jour comme un
autre, les petites arpettes, si coquines, qui trottinent et portent dans
leurs cartons quelques Bagnolet à plumes ou frais paillassons tout fleuris
au goût du jour, ou encore le porteur de babillardes, apporteur de joie,
de tristesse ou d’espoir… Ce sont les silhouettes parisiennes, elles
flânent, se hâtent, dansent aux rythmes des
romances des
blanchisseuses, des refrains des cafés-concerts… on y rit, chante,
vocifère aussi, pleure parfois… « C’est la ville, la vie, le monde »…
C’est surtout Paris, ses silhouettes, ses petits métiers de 1900, ce Paris
de fin d’un autre siècle…
L.B.K.
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