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Zibeline - janvier 2017

 

Le renoncement en mode de vie… un nouvel abécédaire de sagesse(s) de Michéa Jacobi
Renoncer n’est pas un luxe

 

 

Après deux ouvrages consacrés à ceux qui pratiquent la marche comme un art de vivre, et aux xénophiles, ces rares personnages passionnés par les autres, Michéa Jacobi décline une nouvelle fois son concept abécédaire, avec humour et éclectisme. 26 lettres, 26 vies de Renonçants, 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire). Celle de Fra Filippo, florentin du XVe siècle, peintre et chapelain d’un couvent : défroqué pour l’amour d’une religieuse, il renonça au renoncement. Celle de l’érudit soufi Ibn Muhammad Abou Hamid al-Ghazali (1058-1111), si scrupuleux qu’il fut pris d’un doute à la fin de sa vie : et si la somme considérable où il détaillait le renoncement s’avérait contre-productive ? « Renoncerait-il jamais celui à qui il fallait si longuement expliquer ce qu’était le renoncement ? »

De belles pages aussi sur Diogène (philosophe-cabot), et ses exercices d’accoutumance à ne point avoir ce qu’il souhaite, ou le troubadour Folquet, amoureux éconduit devenu inquisiteur (« on ne tord jamais assez fort le cou à ses chagrins »). Notre préféré ? L’ermite Eucher au temps de la Gaule romaine, se réfugiant avec ceux « que le siècle a brûlés » sur les îles de Lérins. Trouver du réconfort dans la beauté des paysages méditerranéens pour fuir la « négligence de la vie », comme on le comprend ! Étonnamment, celui qui a dit que le renoncement pouvait être un délice n’a pas connu grande postérité…

Malgré son goût prononcé pour les anachorètes, Michéa Jacobi n’oublie pas les contemporains : Che Guevara, Elvis Presley figurent au sommaire, ainsi que Brigitte Bardot. Par ailleurs, c’est la seule femme du volume. Pourquoi ? Sans doute parce que la moitié féminine de l’humanité en sait long sur le renoncement, au point de s’être effacée des livres d’histoire.
GAËLLE CLOAREC

 

 

Janvier 2017 n°179.

 

 

SUD-OUEST - novembre 2016

 

Marsactu - novembre 2016

 

Michéa Jacobi : « Renonçants ; 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire) », Paris, Coll. Les Billets de la Bibliothèque, éditions La Bibliothèque, 2016.
 


Michéa Jacobi avait déjà avec ses deux précédents ouvrages enthousiasmé ses lecteurs, il poursuit son Abécédaire ou « Humanitas elementi » avec ce troisième volume : « Renonçants ; 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire) ». Et, oui, cela se mérite d’être Renonçant chez Michéa Jacobi, mais aussi, un bien joli paradoxe pour celui qui suit effectivement son petit bonhomme de vies. Vies au pluriel, comme il se doit, pour ce chasseur impénitent de destinées qui aime à les collectionner, à nous les conter pour mieux leur redonner souffle comme d’autres regardent leurs maquettes de voilier prendre le grand large. 26 vies pour chaque lettre de l’alphabet – voilà, pour L’Abécédaire de Jacobi- que l’auteur se plaît, selon son humeur, à ranger, à arranger comme un calligraphe enjolive ses lettres d’arabesques et d’enluminures. Ainsi, après « Walking Class Heroes » qui nous avait menés sur les traces de ces marcheurs infatigables de tous les

temps, puis « Xénophiles », ce titre qui lui va si bien, lui qui bannit les « Phobes » en tout genre, c’est au tour, aujourd’hui, de ces Renonçants d’hier et d’aujourd’hui d’avoir été élus pour cette dernière parution aux éditions La Bibliothèque.
Théâtre de vie, haut en couleur, presque par plan-séquence, maniant aussi bien le tragique que le comique, comme seule la vie elle-même sait le faire, Jacobi papillonne pris à son propre piège de renonçants en renonçants. C’est un peu le théâtre de la toile « La Comédie humaine » (1862) de Jean Louis Hamon, cette toile avec son théâtre de guignol et son pendu dans un décor pseudo-antique avec ces personnages baroques ou foutraques, ses lauriers et dépouillements, Diogène, son tonneau et sa lanterne… Les « Renonçants », ici, pour l’occasion ont été illustrés par l’auteur lui-même à la manière des bois gravés sur linogravue. Eh oui, Michéa Jacobi a plus d’une plume dans sa lampe d’Aladin et ne renonce à rien !
Véritable caléidoscope, suivre ces « Renonçants » pour certains connus, voire sanctifiés ou plus humblement inconnus de moi ou de vous, comme on suit des lignes de vie, c'est rencontrer Diogène de Sinope et Rimbaud, bien sûr, mais aussi un boxeur, Charles Quint avec son fatal 5, ou encore un maître de Go, un coureur cycliste et Fra Filippo Lippi ; on y croise évidemment des ermites et des saints, mais entre saint Antoine (non pas celui de Padoue, mais le « Grand », fondateur de l’érémitisme chrétien) et un pape - Célestin V, rien que moins que BB., oui, la même, celle qui renonça un jour pour les animaux et qui se retrouve, ici, « disciple de Cioran » ; comme quoi le renoncement… « Renonçants », donc, ou « 26 manières de se soustraire au monde », par lassitude ou par conviction religieuse ou philosophique, renonçants à grand destin, célébrités au célèbre renoncement ou simples vies minuscules si renonçantes qu’elles auraient pu disparaître des mémoires sans Jacobi, mais n’est-ce pas déjà un peu cela la vie éternelle ? Avec Michéa Jacobi, un peu chamane, se jouant des karmas, souffler n’est pas jouer, renoncer n’est pas abandonner, et c’est tant mieux !

L.B.K.
 

 

 

 

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Livr'Arbitres - n°21 - automne 2016.

 

Le blog Le Lorgnon mélancolique - 7 octobre 2016

François Kasbi l’Intempestif

Voilà un petit livre bien étonnant – et pas seulement par son titre. Vers 2008, François Kasbi a publié un introuvable Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, complété quelques années plus tard par un Supplément inactuel, que Jacques Damade réédite aujourd’hui dans ses belles éditions La Bibliothèque augmenté d’un codicille intempestif et de pages sur Stendhal, Fraigneau et Nimier.
Critique littéraire franc-tireur un peu à la manière de Pascal Pia, Kasbi nous propose l’inventaire de son « plaisir en littérature » comme Morand le fit à une certaine époque, à rebours des modes et avec une probe et louable méfiance à l’égard des « panoplies littéraires » (série d’attitudes dans lesquelles l’écrivain se complaît selon l’heureuse formule de Bernard Frank).

On aurait tort de s’étonner que le choix de Kasbi tourne autour d’un « brelan d’excommuniés », écrivains ou penseurs jugés réactionnaires ou passéistes (Gobineau, Barbey, Bloy, Claudel) par la vulgate culturelle: c’est là qu’on trouve les stylistes d’exception et, surtout – mais l’un ne va pas sans l’autre, les esprits les plus épris de liberté, les plumes les plus fièrement indépendantes.
La grande valeur de ces textes dans lesquels Kasbi revisite ces « tempéraments » de la littérature française est de faire tomber l’auréole « grantécrivain », toujours un peu paralysante et de faire aussi leur sort à quelques idées reçues, faciles et paresseuses concernant ces derniers (Claudel par exemple, sempiternellement dit « écrivain catholique »). L’exercice est délicat car c’est souvent à travers le regard d’un essayiste de talent (« L’occasion ») que Kasbi pose le sien. Toujours, il semble avec lui qu’on lise trop vite, sans l’attention aimante, le gradient de sensibilité nécessaires pour dépasser les évidences, les poncifs qui sont le plus sûr moyen d’évacuer une œuvre. Toujours (par inculture?) on ignore une part, un aspect de l’œuvre qui conditionne, pèse sur l’ensemble (ainsi pour Bloy sa carrière de critique littéraire, la saignée que fut la Grande Guerre pour Berl).
On trouve chez Kasbi bien des qualités d’écriture qu’il relève chez ses auteurs favoris: un style « précis, sec, nerveux. A l’os ». Subtilité, originalité et profondeur d’analyse, car la passion donne des ailes pour fuir les stéréotypes. Mais ce qui est plus rare est la disposition d’esprit de cet avaleur de livres qui, s’il n’aime pas la modernité, s’il refuse d’abandonner les ruines, n’est aucunement sectaire; pas d’oukases donc, pas d’aigreur partisane* mais une générosité (pleine d’érudition), une empathie (sans aveuglement), un enthousiasme (toujours lucide) qui font qu’on peut lui appliquer la belle formule de Mme de Staël (qu’il cite à propos de Berl): « Tout comprendre rend très indulgent ».
Autre effet de cette indulgence affûtée de curiosité et d’intelligence: dépoussiérer. Kasbi désensable, si je puis dire, quelques personnalités un peu vite enterrées ou trop facilement étiquetées, parfois sur des malentendus**, comme l’élégant André Fraigneau, l’inclassable Berl, Drieu La Rochelle le réprouvé, l’étourdissant Nimier (qualificatifs à prendre avec les pincettes de Kasbi) parce que la haute exigence de leur écriture, l’intransigeance de leurs positions, la singularité de leur parcours, les a exclus du bas étiage où végète la littérature aujourd’hui. Nous prenons alors la mesure de ce que nous avons perdu, de ce qui nous manque cruellement derrière la vitrine de nos librairies. D’où une certaine mélancolie à lire ces pages où règne une allégresse narquoise qui tranche sur le goût épaissement consensuel de la critique actuelle. 
Tous ceux qui se frottent de littérature à quelque degré que ce soit, acteurs passifs ou actifs des lettres, ne peuvent qu’envier le lumineux savoir-lire de Kasbi à défaut de s’inspirer de son savoureux savoir-écrire qui en est le pur reflet.
Bref, Kasbi: un must qui ne vous réconciliera pas avec le prochain Goncourt!

* « Il est beaucoup plus commode de déclarer que tout est absolument laid dans l’habit d’une époque, que de s’appliquer à en extraire la beauté mystérieuse, si minime ou si légère qu’elle soit. » Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne.
** Désensablement et déminage magistral avec Gobineau, le « Titan indigné ».

 

Revue des deux mondes - octobre 2016

 

 

 

Télérama - août 2016

 

 

 

 

Le POINT- semaine du 4 août 2016

 

 

 

CAUSEUR.fr - 25 juin 2016


Christopher Gérard
écrivain et critique littéraire belge

Lecteur forcené autant qu’incorruptible, François Kasbi est un drôle de pistolet. Critique littéraire, érudit clandestin – une sorte de Pascal Pia (de Jean José Marchand ?) fasciné par Barbey d’Aurevilly et sa tentative d’inventaire de la vie littéraire, ce capricieux n’est jamais superficiel ; cet antimoderne (mais si) ne donne jamais dans l’esprit partisan ; ce méthodique n’a rien, absolument rien, de l’homme de système. Bref, l’homme, charmant, se révèle subtil et généreux. Un extra-terrestre que j’imagine planqué dans une soupente, le coupe-papier à la main.

Vers 2008, il a publié un introuvable Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, complété quelques années plus tard par un Supplément inactuel, que l’on réédite aujourd’hui augmenté d’un codicille intempestif et de pages sur Stendhal, Fraigneau et Nimier. Comme beaucoup d’autres, j’attends une nouvelle édition du Bréviaire, et, pour tromper ma soif, je me plonge dans ce Supplément avec un plaisir d’autant plus vif que François Kasbi ponctue bien – rara avis. En deux mots comme en cent, il nous présente une part de sa géographie littéraire non sous la forme d’un énième recueil d’articles, mais bien dans un livre qui se tient, à rebours des modes et en même temps armé d’une saine méfiance pour les panoplies littéraires, ces hochets pour paresseux.

L’objectif ? Faire justice, sans a priori et en musique. La vitalité d’Aragon, le charme de Drieu, la grâce de Toulet, la grandeur de Barbey, le génie de Gobineau (l’un des plus fermes prosateurs du XIXème, avec Stendhal), l’acuité de Bloy (qui, bien avant les Surréalistes, découvre Baudelaire et Lautréamont), l’allure de Fraigneau nous valent de jolies pages ciselées, d’une désespérante intelligence. Quelques lignes injustes sur Maurras (« exécrable poète », tss-tss-tss !), un « en charge de » à la page 55, l’absence de Montherlant, une pique contre le regretté Mabire (qui n’était pas « nationaliste », mais autonomiste normand) n’ont pas réussi à m’agacer plus de quelques secondes tant mon plaisir était vif. Et puis, François Kasbi se moque avec une telle gentillesse de son lecteur. Il nous amuse et nous décrasse l’œil tout en saluant ses maîtres – comme l’immense stendhalien qu’est Philippe Berthier. Lisez François l’Intempestif !
 

 

Valeurs Actuelles - juillet 2016

 

 

 

 

 

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En attendant Nadeau En attendant Nadeau - n°23, décembre 2016.

 

La viande crue
par Steven Sampson
 

Abattoirs de Chicago : Le monde humain, de Jacques Damade, décrit l’essor fulgurant de l’industrie de la viande au milieu du XIXe siècle aux États-Unis ; dans À l’abattoir, Stéphane Geffroy raconte sa vie d’ouvrier dans une usine bretonne contemporaine, où il travaille depuis vingt-cinq ans. Leurs livres décrivent une réalité que l’on préférerait ignorer mais à laquelle on ne peut plus échapper.

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Jacques Damade, Abattoirs de Chicago : Le monde humain. La Bibliothèque, 96 p., 12 €
Stéphane Geffroy, À l’abattoir. Seuil, 96 p., 7,90 €
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Aficionados du steak tartare, s’abstenir : la lecture de ces minces volumes pourrait transformer le plus affamé des carnivores en végétarien !

Pourtant, au premier abord, celui de Jacques Damade fait figure de simple objet décoratif : appartenant à la collection « L’ombre animale » – appellation lyrique –, il est imprimé sur du beau papier et sa couverture porte un joli dessin à l’encre noire, le tout évoquant un élégant recueil de poésie.

La prose de Jacques Damade – à la fois auteur et éditeur du texte – ne déçoit pas. Bercé par une langue délicate et sensuelle, le lecteur met du temps à saisir la violence du propos, pourtant exposée dès la deuxième de couverture : « Ville champignon, ville née du marais, d’une poignée d’Indiens au bord d’un lac, c’est cette histoire que nous allons suivre, voir le monde humain surgir d’une plaine immense et sauvage, histoire des abattoirs de Chicago, histoire troublante, inquiétante, révélatrice de ce qui nous arrive, nous entoure, nous enveloppe. »

Chicago-champignon, ville digne de la science-fiction, génératrice de fléaux inimaginables. Sauf qu’ici il ne s’agit pas d’un fictif nuage toxique, tel qu’on le trouve dans Bruit de fond, roman de Don DeLillo, mais de faits réels, amplement documentés par l’auteur.

Pour un lecteur natif du Midwest, ce livre fait mal. Parce que, soyons clairs, selon la vision manichéenne de Jacques Damade, le malheur vient de là-bas, c’est sur les rives du lac Michigan qu’on trouvera sa source : « L’allégorie Chicago comme un exemple, une matrice du monde humain, Chicago où tout a commencé. »

Le Vieux Continent serait-il l’héritier de sa propre progéniture ? Sa culture pathologique serait-elle issue d’une enfance outre-Atlantique ? Le Nouveau Monde a beau être colonisé par des Blancs venus d’ailleurs – de France, d’Espagne, d’Allemagne, d’Angleterre –, ces immigrants ne sont pour rien dans le massacre animalier ou le génocide humain. Fraîchement arrivés de l’Europe, ils étaient encore civilisés.

Alors, à qui la responsabilité de cet holocauste ? Il s’agit apparemment d’un processus semblable à l’évolution lamarckienne : dès leur descente des bateaux, ces Blancs bienveillants se sont métamorphosés, devenant des Américains.

Qu’est-ce que l’homo americanus ? Est-ce l’être libéré de toute contrainte, génétiquement modifié par son implantation dans un paysage sauvage, livré alors à ses pulsions destructrices ? « Le monde humain va en prendre le rythme, la terre sans limites, l’hybris. L’extraordinaire vitalité du Middle West va se transmettre au monde humain : l’absence de frein, de scrupule, d’humanité envers les bêtes et les hommes, l’audace, l’exploitation à tout va, la disproportion et la toute-puissance de Cincinnati, puis surtout de Chicago et de son appareil industriel. Je le perçois dans les courses effrénées des bisons, l’horizon sans fin, la démesure et l’absence de limites. Le monde humain, quels que soient ses prétentions, son orgueil, son amnésie et son désir d’émancipation, est inclus dans le monde naturel. »

Autrement dit : l’homme se confond avec la faune et la flore. Cette étiologie s’appuie sur Merleau-Ponty et sa définition de la nature : « notre sol, non pas ce qui est devant, mais ce qui nous porte ».

Tel paysage, telle architecture : celle de La Villette, sinueuse et élégante, esthétise l’extermination des animaux, preuve de la supériorité morale d’une vielle civilisation : « les édifices sont en pierre, ou en métal, le portail majestueux, avec ses grilles de fer forgé, flanqué de deux imposantes statues représentant une femme et un bœuf, et l’abattage d’un bovin, son pavement, ses deux rotondes, sa tour carrée gendarmée à son sommet par le cadran d’une horloge, le monumental hall aux bœufs, belle ossature de verre et de fer à la manière de Baltard, la superbe Fontaine aux Lions de Nubie de Girard qu’on avait déplacée de la place du Château-d’Eau (actuellement place de la République) à La Villette et qui servait d’abreuvoir, le soin extrême de chaque édifice jusqu’aux boyauderies en pierre à coins de brique au bord du canal Saint-Denis ».

 

On ne peut qu’admirer cette ode à l’architecture parisienne, composée par un fin connaisseur de la capitale, auteur d’un précédent livre sur les îles perdues de Paris. Quel contraste avec The Yards, les abattoirs de Chicago, dont les structures sont efficaces et monstrueuses ! De sorte que la tuerie y est encore plus sauvage, comme le démontre une étude comparative : en 1883, on a tué 1 878 944 bovins à Chicago, contre 184 000 à Paris. En ce qui concerne les porcs, les chiffres sont de 5 640 625 pour ces Américains féroces, contre un dérisoire 170 465 à La Villette.

La mécanique de la mort est-elle une invention des Yankees ? Auschwitz plane inévitablement sur ce genre de discussion, les accusations fusant des deux côtés de l’Atlantique. Jacques Damade ne déroge pas à la règle, invoquant Günther Anders pour comparer The Yards à la Shoah, tout en s’en excusant.

Est-ce pertinent ? On se souvient d’un livre paru il y a une douzaine d’années, L’ennemi américain. Selon l’analyse de Philippe Roger, la « matrice » du monde actuel n’est pas la géographie américaine mais la grille de lecture qu’on y applique. Roger décrit un arbre généalogique dans la pensée française qui puise ses racines dans l’œuvre de Buffon : le climat de l’Amérique aurait induit une « altération » et une « dégénération » touchant toutes les formes de vie, « conséquence inéluctable du simple déplacement spatial des espèces (l’humaine comprise) d’un climat à un autre, d’une terre à une autre terre ».

Jacques Damade est-il un disciple de l’auteur de l’Histoire naturelle ?

 

Si Abattoirs de Chicago manie la langue française de manière poétique afin de décrire des paysages lointains, dans le récit de Stéphane Geffroy, À l’abattoir, on assiste à une inversion du processus : sur un ton et simple et direct, ouvert et presque naïf, le narrateur révèle la monstruosité d’une vie passée ici, en France.

Peut-on encore tenir les Yankees pour responsables ? Stéphane Geffroy travaille depuis vingt-cinq ans dans un abattoir de Liffré, petit bourg de 4 000 habitants près de Rennes. Son établissement de 200 personnes fait partie d’un groupe industriel qui possède également une unité de 1 000 personnes à Vitré et une autre, de 400 employés, à Trémorel. Geffroy ne précise pas l’identité de ce groupe.

À l’abattoir décrit un univers éloigné de l’image d’Épinal qu’on peut avoir de la Bretagne. Stéphane Geffroy est affecté à la tuerie, l’un des trois grands ateliers dans un abattoir (avec la triperie et le désossage), où « la bête entre vivante d’un côté, et elle en ressort sous forme de deux demi-carcasses prêtes à être découpées de l’autre ». La tuerie est sans doute le plus difficile des ateliers, à cause du bruit, de la cadence rapide du travail et des températures extrêmes en hiver et l’été. Pour ne pas parler des odeurs, celles des peaux fraîchement arrachées, et celles des graisses qu’on coupe. Et enfin, le sang qui gicle tout au long de la chaîne, qui continue à éclabousser malgré la tentative d’en recueillir autant que possible au début du processus.

Les ouvriers rentrent dans un « corps-à-corps avec la bête dépecée », utilisant des couteaux pour la majeure partie du travail, employant de temps à autre des scies électriques ou des pinces pneumatiques. Stéphane Geffroy décrit un « travail de combattant », auquel il applique tout son corps pendant deux ou trois heures d’affilée, les poignets, les bras, le dos, les épaules et les genoux, restant toujours debout.

À la tuerie, comme à la triperie ou au désossage, il n’y a aucune ouverture sur l’extérieur. De plus, Geffroy et ses collègues opèrent dans un espace très réduit, la chaîne nécessitant un rapprochement des opérations. À chaque poste, on a une minute quinze pour effectuer le boulot, après quoi une sonnette indique que la chaîne va avancer. Geffroy compare ces conditions à un vieux film « du genre Charlot ». En effet, on y trouve quelque chose d’anachronique, comme si l’abattoir de Liffré sortait directement du XIXe siècle, du Chicago décrit par Jacques Damade. Et pourtant…

Confronter ces textes soulève non seulement la question de la consommation de viande – a-t-on encore envie d’être carnivore lorsqu’on comprend tout ce qui se passe en amont ? – mais plus largement celle du traitement du « réel » dans la littérature contemporaine. Jacques Damade s’y attelle au début de son essai : « Qu’est-ce que le réel, ou plutôt qu’est-ce que notre réel ? » Sans doute Damade n’a-t-il jamais travaillé dans un abattoir ; en même temps, son texte paraît plus authentique que celui de Stéphane Geffroy.

La qualité première d’un livre est-elle sa littérarité ? Ou est-ce plutôt que, en face du réel, notre seuil de tolérance est assez limité ?

Steven Sampson

 

 

 

Les Cahiers de Sciences & Vie - octobre 2016.

 

 

 

 

LIBÉRATION - 9/10 juillet 2016.

 

 

Limite - Revue d'écologie intégrale - 3 juin 2016

DNH #36 Chicago (I) : De la chaîne de dépeçage à la chaîne de montage

De la chaîne de dépeçage des abattoirs de Chicago à la chaîne de montage du châssis de la Ford T à Détroit, une seconde révolution industrielle est en marche. Jusqu’en 1930, Chicago est la capitale de l’abattage et le laboratoire du capitalisme moderne. 

La chaîne de montage est inventée à Détroit, en 1913 – juste au moment où Proust publie le premier volume de La Recherche du Temps perdu. L’année précédente, Ford produisait quatre-vingts automobiles de type T. Voici qu’il peut désormais en produire une par minute. Cela reste toutefois inférieur à ce qui fut sa source d’inspiration. Il l’évoque dans ses mémoires : « L’idée générale [de la chaîne de montage] fut empruntée au trolley des fabricants de conserve de Chicago. » L’expression est euphémique : Ford fait référence aux abattoirs. À l’époque, Chicago est surnommée Porcopolis. 
On y traitait un porc entier toutes les cinq secondes, un bœuf toutes les huit et un mouton toutes les quatorze. Si les deux derniers étaient majoritairement transportés par wagons frigorifiques sous forme de carcasses de viande fraîche, le premier était transformé sur place en jambons, saucisses, salaisons en tous genres, poils à brosse, engrais pour la terre, reliure de Bible… Quand on demandait à Philip Armour, l’un des princes de la cité porcine, ce que ses usines exploitaient dans le cochon, il répondait avec une fierté teintée d’humour macabre : « Everything but the squeal – tout, sauf son cri… »
L’assembly line eut donc pour modèle la disassembly line. La chaîne de montage est fille de la chaîne de dépeçage. C’est là, dans ces abattoirs, que s’opère la seconde révolution industrielle, celle qui conduit à la production de masse et à la nécessité de générer une masse capable de l’absorber. Le capitalisme connaît alors cette métamorphose que Marx n’avait pas prévue : le passage, via l’augmentation des salaires, de l’exploitation du travail à l’exploitation du travail et du loisir. Il fallait que le travailleur eût plus d’argent et de temps libre pour se changer en consommateur et acheter les produits du système. Il n’était plus un simple rouage : il devenait un rouage double, fonctionnant à la fois pour la fabrication et pour l’écoulement des marchandises, pour la production du porc et pour sa consommation journalière.

En septembre 1893, le romancier Paul Bourget visite tout le complexe Armour and Company, des Stock-Yards aux Packing Houses, s’arrêtant spécialement aux « usines à tuerie ». Il écrit dans le New York Herald : « L’opération est si foudroyante de rapidité qu’on n’a pas le temps de sentir ce qu’elle a d’atroce. On n’a pas le temps de plaindre ces bêtes, pas le temps de s’étonner de la gaieté avec laquelle l’égorgeur continue son épouvantable métier. […] La distribution de ce travail, sa précision, sa simplicité, sa suite ininterrompue nous font oublier la férocité, utile mais intolérable, des scènes auxquelles nous avons assisté. » Le gain de temps dans la division du travail productiviste est un « pas le temps de se plaindre ». L’accélération des cadences – cette vitesse dont se vantent les serveurs d’Internet – interdit la contemplation et permet de chasser une atrocité par une autre, de les sublimer toutes deux dans la fascination du dispositif, de rendre l’intolérable supportable et même captivant. 
Pendant plus de soixante ans, jusqu’en 1930, Chicago est la capitale mondiale de l’abattage et le laboratoire du capitalisme moderne. Grâce à la chambre froide, les cochons n’ont plus à être tués en hiver pour éviter que leur chair ne se gâte. Grâce au chemin de fer, l’acheminement est rapide et permanente. Se crée ainsi un marché quotidien de la viande, assez centralisé pour que l’on puisse spéculer sur les cours. Plus surprenant encore : c’est comme des excroissances de ces abattoirs industriels que vont apparaître les « bureaux ». Les quantités produites étant énormes, elles impliquent le développement de la logistique, de la gestion, du secrétariat, et la construction de grands « sièges sociaux ». Chez Armour comme chez Swift, son concurrent, plus de mille personnes sont employées dans ces postes dits « improductifs », ce qui à cette époque est sans précédent et sans équivalent. Les cols blancs sont taillés dans les rouges tabliers de l’égorgement mécanique.
Reste le cri du porc, dont on ne sait que faire. Le samedi 1er mai 1886, quatre-vingt mille ouvriers de l’agro-alimentaire manifestent à Chicago. À 22h30, place Haymarket, la police somme la foule de se disperser. Une bombe explose soudain – attentat anarchiste ou provocation des patrons ? Nul ne sait. Les policiers tirent, huit meneurs sont arrêtés, un se suicide, quatre sont pendus – juste pour l’exemple. De ces incidents dramatiques ont fera commémoration tous les 1er mai, et la date se répandra à travers le monde. Même la fête du travail est sortie de Porcopolis.

Cette ville est donc à plus d’un titre fondatrice de l’ère consumériste. Jacques Damade le souligne dans un récent petit livre intitulé Abattoirs de Chicago : le «monde humain» y glisse d’un «temps saisonnier à un temps minuté», et, par dessus tout, il laisse le vivant être broyé par la machine. Car ce ne sont pas des matériaux inertes, ce sont des êtres qui sentent, qui voient, qui entendent, que l’on place sur la première chaîne automatisée. Comme dans les religions archaïques, il faut que le sang la consacre. Parce que cette chaîne est la nouvelle alliance. Elle donne à l’homme de se croire plus fort que la mort, plus rapide que la nature, plus productif que Dieu, et peut en contrepartie lui demander de se laisser dépecer dans son labeur aussi bien que dans son repos.

Fabrice Hadjadj

Settimana - 3 juin 2016

Le blog Le Lorgnon mélancolique - 29 mai 2016

Le "Monde humain"

http://lorgnonmelancolique.blog.lemonde.fr/files/2016/05/445.jpg

Certes, la catastrophe est dans l’air et le catastrophisme (après le décadentisme, le déclinisme…) est désormais un genre littéraire apparenté. Il suffit d’ouvrir la rubrique « Essais » de Télérama et vous trouverez sans peine un écrivain qu’anime la froide indignation du moraliste analysant sans ménagement le monde contemporain et ses errements. Le tout en 320 pages.
Vous aurez du mal à trouver le mince livre de Jacques Damade: 89 pages dans la collection « L’Ombre animale » d’un éditeur « minuscule »: La Bibliothèque. Et pourtant c’est le livre le plus pétrifiant que j’ai lu sur « le monde humain » avec l’indépassable Baudouin de Bodinat! La force de ce court texte n’est pas de nous parler benoitement des hommes, mais des animaux, ou plutôt du rapport singulier et délétère que nous avons établi et entretenons avec le monde animal. Comment? En choisissant d’en faire l’archéologie en se portant vers le lieu crucial où naît ce rapport dénaturé: Chicago et ses abattoirs. Chicago comme symbole, mieux: comme allégorie du mode humain tel que nous l’avons imposé et généralisé sur cette planète. En quelques dizaines de pages la démonstration est implacable et glaçante: conquête de l’Ouest, génocide indien, élevages bovins massifs, extension et accélération des échanges (chemin de fer), abattoirs géants où s’invente le processus industriel (réfrigération/conservation, division du travail/taylorisme): l’animal n’est plus que de « la viande sur pied » et l’homme n’est plus le même*…

« Les uns tuent pour exterminer un peuple, les autres nourrissent. Or, ce qui est en jeu ici, ce n’est ni un sadisme, ni un défaut moral, une folie que l’on peut stigmatiser, c’est bien plus, tout un sentiment utili­taire, une intelligence de l’efficacité, bref une domi­nation sans frein de l’homme pour son bien propre et qui paraît normale aux yeux de l’opinion. Et c’est ce normal qu’il faut interroger et dont il faut mesurer les risques, s’il en est encore temps.
Voyons un peu les nouvelles conditions de ce « normal ». Nous nous plaçons dans un monde animal qui n’est plus le même, et donc, nous ne sommes plus les mêmes, puisque nous sommes sans le décider entrés dans le monde humain. Et, puisque j’ai usé de cette expression tout au long de mon cheminement, je veux dire une terre entière­ment vouée à l’homme, à son unique intérêt, où, pour finir, rien d’autre que l’homme ne fait vis-à-vis, sinon à l’horizon ce reliquat dérisoire de cer­taines espèces dans des parcs zoologiques, d’autres domestiques, et d’autres dans des élevages indus­triels, produits d’abattoirs. J’ai choisi à dessein l’expression « monde humain » plutôt qu’anthropocène ou autres formules qui ont cours dans ce type de constat. Je l’ai choisie parce qu’elle exprime un basculement. L’adjectif humain avait jusque-là un grand crédit: on était humain, c’est-à-dire atten­tif, sensible, on prenait une décision humaine, recelant une certaine bonté. Il s’opposait à bestial. On en éprouvait une certaine fierté et l’on avait intitulé une période spécialement éclairée de notre histoire, l’Humanisme. La Renaissance, Rabelais, Montaigne, etc. Dieu lui-même – ou les divers dieux -, pâlissait devant nous. Humain, un être humain, un comportement humain, etc. Voilà que cet adjectif mue, devient suspect, aigre, entre dans une zone de turbulence où il faut le prendre avec précaution. La bestialité, le nuisible ne sont plus là où on les croyait. Qui a distribué ces cartes? Et quel atout pouvons-nous encore jouer ?
La démographie galopante de ce même homme crée un climat d’urgence sur le plan industriel et nous prive, dit-on, d’une véritable alternative, nous livrant à un sentiment de toute-puissance, un marché, une production comme horizon, un yes we can que l’hybris grecque ne pouvait même envisa­ger, et qui mène à la stérilité du miroir de l’homme ne voyant plus que l’homme. Et l’animal dans cette mesure devient matière à exploiter pour l’agro-alimentaire, ou décoratif ou nuisible. Il faudrait ici un mythe, l’homme normal, sorte de Robinson sur son île, la terre, innombrable et tout seul.
Nous ne sommes plus la même personne, dans le même monde. Nous éprouvons cette curieuse schizophrénie de continuer à considérer d’un côté les animaux comme proches de nous dans le ber­ceau de nos enfants, doudous, oursons, mickeys, sur les images de nos multiples écrans, mieux et plus rarement dans la peinture, la littérature, parmi nos compagnons familiers – chiens, chats, perruches… -, parfois même dans la nature, mouettes au bord d’un estuaire, chevreuil dans un champ, lapin sur un chemin, rapace dans le ciel, et de l’autre, plus discrètement, comme un murmure un peu désagréable, un grincement, une sourdine, en tant que viande sur pied, KEC, marchandise, une matière que l’on peut travailler, découper, usiner, expérimenter, disséquer, congeler, manger, transformer génétiquement en laboratoire. »
Jacques Damade, Abattoirs de Chicago, le monde humain. Ed. La Bibliothèque, collection « L’ombre animale ».

*L’allant particulier aux peuples qui ont créé l’industrie moderne a été souvent attribué à leur forte consommation de viande: le tempérament actif, vorace pourrait en effet être du à la concentration d’acide urique qui résulte d’une alimentation carnée.

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La N.R.F., blog de Michel Crépu - 28 avril 2016.

Quand on regarde les animaux peints de la grotte Lascaux, on se sent toujours dans la peau d’un imbécile qui ne comprend rien aux lois mystérieuses du Progrès. On s’écarquille, on se dit : « comment ont-ils pu faire cela ? » Cette finesse du trait, cette vivacité du mouvement, là, dans le fond d’une caverne où il n’y a même pas l’électricité, vous vous rendez compte. Notre esprit vient buter sur ce qui lui apparaît comme une aporie insurmontable : avoir froid, résister aux bêtes sauvages qui rôdent alentour, être quand même un Giacometti de ce temps-là. Par ailleurs, on sait si peu de choses sur cette époque absurdement appelée « pré-histoire » : il faut bien qu’il y ait des explications. Et justement, les éditions Belin (la plus ancienne maison sur la place de Paris, 1777), se lancent dans ce que l’on pourrait appeler une histoire européenne de la préhistoire. Il y aura quinze volumes, richement illustrés comme on disait autrefois. Le premier vient de paraître, Préhistoires d’Europe. De Néandertal à Vercingétorix, 40 000-52 avant notre ère. On s’écarquille encore une fois : l’encyclopédisme aurait encore une vie après le Net ? Un livre avec des images, des pages qu’on tourne ? Ça alors.
Vous avez dit « civilisation ». Le Rembrandt de Cro-Magnon a son idée sur la question. Nous autres, depuis les 40 000 ans qui nous contemplent, avons l’air d’une mince pellicule de poussière. De celle qu’on soufflette avant de faire place nette à l’or ou au bronze. Un nuage de particules, ni plus ni moins. Des dizaines de siècles plus tard, nous voici aux portes des abattoirs de Chicago. L’excellent Jacques Damade nous en raconte l’histoire dans un petit livre, petit par la taille, énorme pour la nature de son propos. Rien moins que la mort industrielle programmée de l’espèce animale, cela dans la plus parfaite « normalité », au nom des bienfaits de la consommation courante. La mort, ici, sert de menu au restaurant. Les mêmes taureaux qui galopent sur les parois de Lascaux défilent sur le tapis roulant qui les mène à la boîte de conserve. Tout cela dans l’épouvante, les hurlements. Qui n’a pas vu ce travail de mort à la chaîne ne sait pas de quoi on parle. L’abattage industriel dont Chicago est le lieu emblématique ignore le jour et la nuit, tout comme il ignore la question platement morale de ce qu’il fait, ou comment il le fait. Qu’est-ce qu’on fait avec les animaux ? On voit ici arriver les récifs de la comparaison symbolique, d’une extermination à l’autre. Un certain discours « ultra-révisionniste» en fait son délice, mettant à égalité les bouchers de Chicago avec les nazis d’Auschwitz et de Treblinka. Ceci permettant d’annuler cela, comme c’est pratique. Damade évite bien sûr ce piège sans renoncer à poser la question « humaine ». Son essai porte d’ailleurs en sous titre « le monde humain ». Magnifique expression qui indique le vif du sujet : peut-on parler du monde où nous sommes sans passer par son contraire ? L’expression « monde humain » laisse entrevoir un monde qui ne le serait pas. C’est le même, nous crie quelqu’un dans la salle. On ne pourra pas dire, en tout cas, que quelqu’un n’a pas fait l’effort de formuler clairement la question. Comme on dit : les tenants et les aboutissants.
Michel Crépu 

 

 

 

Le Figaro Littéraire - jeudi 28 avril 2016.

 

 

 

 

 

 

LIBÉRATION - 20 décembre 2015.

 

 

ACP MAGAZINE - Hiver 2015-2016

 

 

 

- janvier 2016

 

 

 

 

Changez de siècle, changez de pub !


Avouez que l’air vous semble familier… enfants de la pub, nous le sommes indéniablement, savons-nous cependant que nous avons eu en la matière des grands-parents qui s’en émerveillaient ou s’en étonnaient ? Tel Louis Chéronnet (1899 – 1950), historien de l’art, essayiste, critique, qui donna à lire à ses lecteurs dans les années 1930 de charmantes chroniques consacrées au développement de la publicité dans les rues et les devantures toutes parisiennes ou provinciales ; Louis Chéronnet fut toujours émerveillé par la magie des rues et vitrines parisiennes, et lorsqu’il fut prisonnier durant la Première Guerre mondiale, pour ne pas sombrer, il se remémorait une à une rues et échoppes de Paris … Les années 30 marquent le passage de la réclame, de l’homme-sandwich aux affiches et vitrines innovantes, aux prospectus à la typographie commerciale, la publicité s’impose alors et cette évolution ne pouvait échapper à l’historien de l’art. Ah, ces mannequins plus vivants les uns que les autres, et ces automates ; ces automates dans les féériques vitrines des grands magasins parisiens lors des fêtes de Noël, n’ont-ils pas fait rêver, entre flocons blancs et marrons chauds, tant de générations ? Et puis, Louis Chéronnet nous emmène aussi en voyage, en chemin de fer, visitant gares et wagons emplis de souvenirs et de mémoire de guides lorsque photographies, prospectus et graphisme s’y mêlent…et pour Chéronnet, « les lire, c’est déjà partir un peu ! »

Innovante, élaborée, plus audacieuse aussi, la

publicité de ce milieu de XXe siècle s’affiche et bouleverse la physionomie des rues et devantures avec force et fierté, la déco toujours plus inventive s’invite et les enseignes clignent des yeux et se colorent. « Sous ces impulsions diverses, une conception nouvelle devait naître qui semble bien sous le signe caractéristique de notre époque, et qui oppose à la tradition l’originalité et surtout à l’effet de style l’effet décoratif. » écrit-il, mélange de charme et de lucidité. Avec le concours de grands artistes du dadaïsme, surréalisme ou cubisme, employant le métal plutôt que le bois, le produit s’efface déjà derrière la marque et l’image de marque s’annonce. Mais, au-delà de ces plaisantes flâneries dans ce monde en plein essor de la publicité, la publicité est un monde sérieux, symptomatique d’une époque, il tisse des liens étroits entre l’art, l’édition, la typographie, la photographie ou le cinéma, les sciences et le progrès. Est-il encore nécessaire de rappeler le vif intérêt de Roland Barthes pour la force rhétorique de l’image publicitaire ? Se référant aux imprimés publicitaires, Louis Chéronnet n’écrivait-il pas déjà : « Ils visent moins à être frappants, agressifs, qu’insinuants et subtils. Ils ne se contentent plus d’être un fait d’optique. Ils ont à leur disposition toutes les fleurs de la rhétorique et tous les charmes de la matière. Ce sont des psychologies.» Pleine de fantaisie, de rêves, la publicité est aussi empreinte de cette mythologie bien spécifique, plus réelle parfois que les produits qu’elle entend vanter. Il est plaisant d’y tenter une analyse sémantique et de passer du dolus-bonus ou malus du droit romain à l’enseigne, la promotion ou réclame de la fin du XIXe siècle faite de « puff » (on parle même de « puffistes »), avant de glisser l’air de rien vers cette publicité du milieu du XXe siècle, elle toute de « bluff » et qui annonce déjà la com., le design et le fameux « buzz » de notre époque.
Il fallait l’œil averti et la plume informée d’Éric Dussert, spécialiste des recoins de la littérature et des pépites oubliées, pour rassembler et présenter ces textes de Louis Chéronnet édités sous une jolie couverture Kraft par les Éditions La Bibliothèque, et nous entrainer agréablement dans cet « Art de la pub » naissant. « La pub de Chéronnet », à lire et à diffuser.

L.B.K.

 

 

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Jean Blot est écrivain, c’est entendu. Russe, né en 1923, haut fonctionnaire, cosmopolite, il a parcouru et vu bien des paysages, rencontré bien des personnalités ou célébrités et des femmes… Il a surtout côtoyé bien des écrivains qui sont devenus pour certains, beaucoup, ses amis ; ce sont Albert Camus, Albert Cohen, Eugène Ionesco, Lawrence Durrell, Roger Caillois… Et ses proches savent combien sont savoureux ses souvenirs de rencontres et d’amitié lorsque Jean Blot avec sa droiture, sa générosité et son humour de gentleman accepte de les partager avec ses hôtes le temps d’une soirée. Moment toujours d’intimité charmante. Or, son éditeur – « l’investigateur, l’ami », souligne l’auteur en dédicace - eut l’heureuse idée d’encourager Jean Blot à les écrire et à les réunir dans ce livre au titre évocateur « En amitié », ce que l’auteur – « pour ne pas trop ennuyer », dit-il – n’aurait osé de sa seule initiative imposer. Et pourtant quel agréable moment que de pouvoir lire et venir partager avec lui et Albert Camus, Nathalie Sarraute, Ionesco, Marcel Arland, et tant d’autres encore, ces souvenirs, ces rencontres et amitiés d’écrivains. Ce sont de réels moments d’amitié que l’auteur a bien voulu livrer dans cet ouvrage, de ceux qui touchent le cœur et l’âme, surtout lorsqu’elle est slave ! « J’aurais voulu les faire revivre. – écrit Jean Blot — De temps à autre, ici ou là, on les apercevra. On reconnaîtra partout le respect qu’ils m’inspirent et ma gratitude pour avoir prêté un sens à ma vie ». Amitiés d’écrivains, complicités littéraires faites de paroles et de gestes d’hommes. Ce sont les délicates prévenances ou attentions d’Albert Camus à son égard qui nous laissent imaginer Camus tel que l’on souhaitât qu’il fût. Jamais, cet ouvrage ne se veut biographique, ennuyeux, vous n’y trouverez, certes, pas tous les nombreux souvenirs de l’auteur – acceptera-t-il un jour ? ! – mais ces instants de réelle et profonde complicité entre écrivains, « ces amitiés aux traits bien particuliers » souligne l’auteur où l’humour et le sourire savent se glisser entre les mots ou les vers, tel ce dialogue d’une tendre amitié littéraire entre Jean Blot et Marcel Arland ou la cocasse rencontre de l’auteur avec Lawrence Durrell qui scellera une longue et joyeuse amitié qui comptera beaucoup dans sa vie. Mais, Jean Blot sait aussi ne pas apprécier ou aimer, notamment Henry Miller si lié à Lawrence Durrell ou Emile Cioran ou encore Mircea Eliade que pour notre part nous apprécions. La

 différence entre lire et rencontrer un écrivain, peut-être ? On y lit ces petites anecdotes qui font sourire, et sont souvent bien plus que des anecdotes, un repas offert, un livre qui vous attend… Ce sont également les femmes, surtout les épouses d’écrivains, élégantes, belles, mais prenant parfois bien de la place ! Ce sont aussi des petites phrases d’orgueil d’écrivain qui piquent ou blessent avec la douleur de la trahison, mais qui avec le temps, prennent le doux goût des regrets amers. Mais aussi parfois la tristesse, les regrets, les enterrements, celui notamment de Pierre Emmanuel qui ouvre le livre (pour cela, on en veut un peu à l’auteur…), et qui avec pudeur se laissent entrevoir lorsque Jean Blot se souvient… de ses amis écrivains qui ne « meurent jamais tout à fait. Il suffit d’ouvrir leurs livres pour retrouver leur présence, les phrases familières, le style de pensée et de vie. On ne les a jamais perdus. » écrit-il.
Un livre attachant plein de cette générosité toute slave que sait si bien suggérer et partager Jean Blot avec ses amis lorsqu’il les souhaite heureux.

L.B.K.

 

n°168 - novembre/décembre 2015.

 

 

 

LIBÉRATION - Samedi 6 septembre 2015.

 

 

Zibeline - juin 2015

 

La chronique d’Alain Paire – Michéa Jacobi, xénophile

 

Photo : Michéa Jacobi à la librairie « Le Lièvre de Mars » -c- Jean-Pierre Cassely,

 

Après « Walking-class heroes » dans lequel Michéa Jacobi,  « piéton chronique » de Marseille, racontait des vies de marcheurs célèbres ou pas, « Xénophiles » est le titre de son dernier livre, paru aux Editions de la Bibliothèque, un livre qu’il présentait vendredi dernier à la librairie « Le Lièvre de Mars » , cette fois-ci sur des vies de gens, la plupart très peu connus, qui ont été des voyageurs passionnés par les autres, comme Victor Segalen, ou bien Julien Tanguy, le marchand de couleurs de Van Gogh et Cézanne. Des ouvrages bienveillants, intempestifs, inattendus, avec un usage de l’humour très intéressant, et dont on attend la suite avec impatience et gourmandise. Car Michéa Jacobi ne va pas en rester là : il a déjà écrit 676 vies, et son projet et d’en faire un ensemble de 26 volumes, avec, dans chacun, 26 vies racontées…

Par Alain Paire

 

 

 

Michéa Jacobi : « Xénophiles », Ed. La Bibliothèque, 2015.

 

Certains collectionnent comme Roger Caillois les pierres pour leur beauté ou leur étrangeté, d’autres attrapent dans leur filet des papillons admirant leurs dessins presque imaginaires avant de les laisser à nouveau s’envoler ; Michéa Jacobi préfère, quant à lui, les vies, celles d’hommes ou de femmes, célèbres ou inconnus qu’il range dans son abécédaire (26 vies exactement pour chaque lettre de A à Z) et qu’il égrène au fil de ses ouvrages pour la plus grande joie de ses lecteurs, un peu, beaucoup, jamais toutes cependant, tant pis ou tant mieux pour son éditeur !
Jacobi nous avait déjà entraînés sur les pas de ces infatigables marcheurs sur la terre ou la lune dans Walking Class Heroes (Ed. La Bibliothèque). Aujourd’hui, ce sont d’autres destinées qu’il nous donne à découvrir dans ce dernier ouvrage Xénophiles paru aux Éditions La Bibliothèque. Le point de contact, trait d’union, ici, vous l’avez compris, c’est l’étranger, l’ailleurs, ce « un peu plus loin », parfois à l’autre bout de notre terre ronde ; c’est aussi l’autre, celui que l’on croise, décide de rencontrer ou tout simplement d’en lire un jour la vie. Choix de destinées ou de destinations plus ou moins voulues, lointaines ou heureuses, destins soumis au vent qui vous pousse ou vous ballotte.
Jacobi se joue des siècles et des époques, passant du IVe siècle av. J.-C. avec Xénophile de Chalcis, qui s’imposait, au XVIIe siècle, puis revenant au premier siècle apr. J.-C. avec Quinte-Curce, ou sautant encore à cheval au travers des XIXe et XXe siècles ; il traverse, tel Ulysse, les fleuves et les mers, les pays et les empires, se retrouvant, là, en compagnie du roi des Khazars au VIIe siècle, ou ici dans l’empire des seigneurs et des samouraïs du Japon au XIXe. Dans ce voyage sur le fleuve des vies, on y côtoie des amateurs de jeunes filles, des Anglaises excentriques ou des fils de baron tel ce Prussien si bien élevé en francophile qui le demeurera profondément même après avoir visité une bonne partie de l’Europe et rêver du Nouveau Monde. Il s’était juré d’être là « lorsque la Bastille tomberait », libre pensée, des hommes et de la liberté. On y partage aussi la vie d’Esquimaux du XIXe siècle, autre époque pas si lointaine mais déjà du siècle dernier, lorsqu’ils étaient un peu moins connus ; ils s’appelaient alors encore Eskimos et non Inuits, et se prénommaient Iguimadek ou encore Apoutsiak, le petit flocon de neige, vous souvenez-vous ? Ils chassaient, mangeaient du phoque et partageaient leurs mythes et repas alors avec le commandant Charcot, avec Paul-Emile Victor qui avait délaissé les mers australes et La Terra Adélie pour le Grand Nord, suivis peu après de Jean Malaurie. C’était avant que ne s’offusquent les végétariens et autres végans avec la bénédiction des firmes de sodas et autres standardisations dénommées mondialisation. Xénophiles, ce sont aussi des sages, des humanistes, des poètes ou des peintres rencontrés au fil des pages tel Claude Mac Kay, ce poète jamaïcain internationaliste (1889-1948) qui parcourut la terre entière sans jamais très bien savoir où il se sentait chez lui ou ce peintre japonais Fougita, puis Léonard Foujita, né Fujita Tsuguharu (1886-1968) qui ne sut, lui, jamais très bien choisir entre l’Extrême-Orient ou l’Occident ; c’est encore ce marchand de couleurs qui ne fût jamais riche mais qui aimait les toiles et les peintres ; Il se dénommait Julien Tanguy (1825-1894) et fut immortalisé par Van Gogh qui en fit un portait sur fond japonisant, assis, avec sa barbe drue et son allure de moine zen. Vie de farfelus, de toqués de la tique ou des valses, de passionnés ou simplement de destins d’homme. Et puis, il y a l’histoire de ce mythographe du XIXe siècle, un certain Jacobi… Non, un autre, vous dis-je ! C’est cela Xénophiles, découvrir qu’il y a toujours quelque part, ici même peut-être, à une autre époque ou celle-ci, un autre soi-même…

L.B.K.

 

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 Jeudi 14 mai 2015

 

 

 

C.C.P. Cahier Critique de Poésie - Janvier 2016.

 

À la page 25 du savoureux guide qu’il vient de commettre pour les éditions La Bibliothèque, Vincent Puente écrit : « Dans son essai The Ennemies of Books, l’imprimeur anglais William Blades place le feu en première position, devant l’eau, le gaz, la chaleur, la poussière, l’incurie, l’ignorance, la bigoterie, les vers et autres vermines, les relieurs, les collectionneurs, les serviteurs et les enfants. » La citation oublie une espèce qui peut, à l’occasion, se montrer des plus malfaisantes : les libraires. Il faut dire que l’ouvrage est entièrement consacré à l’éloge excentrique et circonstancié de cette profession. On y fait, entre érudition légère et subtile fantaisie, la connaissance des plus étranges marchands : Anderson qui se laissa emmurer entre ses volumes, Barton qui cultivait la phobie du feu, les Cerque qui en tenaient pour la lenteur, Durand qui ne voulait connaître les auteurs que par leurs prénoms. On y circule entre les plus curieuses boutiques : l’Ectoplasme, spécialiste en silhouettes de volumes manquants, le fantôme de la librairie Parcifal à Dublin, l’échoppe d’un seul livre par an tenue par H. N. Grelneau, les colonnes d’Hercule (à cause de la façon d’y ranger les livres) à Gibraltar. Tout un alphabet, comme on le pressent, de gens de merveilleux commerce auquel chacun songera à ajouter un professionnel de son cru. Pour moi, ce sera Gilles Noël, dit La Pistole, libraire ambulant et analphabète qui courait l’Anjou et la Normandie avant la Révolution. Est-il digne, Vincent Puente, de figurer dans votre panthéon de rayonnages ?
Michéa Jacobi

 

 

L'OBS - BibliObs - publié le 10/07/2015

 

Vincent Puente, le libraire qui a inventé des librairies pas vraiment comme les autres
 

En 2010, un libraire était emmuré vivant. Louis-Stanley Anderson, responsable du rayon des littératures nordiques, a dû attendre quatre jours pour que les pompiers le libèrent de la labyrinthique National Bookstore de Détroit. Fondée en 1972, cette boutique, que son propriétaire avait fait grandir progressivement en achetant les appartements mitoyens, venait d’être revendue. Ce sont des employés d’une entreprise nouvellement installée qui ont donné l’alerte : ils entendaient des voix étouffées dont ils ne parvenaient pas à déterminer l’origine. Louis-Stanley Anderson a expliqué avoir survécu grâce à un garde-manger aménagé dans les réserves.
Si vous n’avez pas suivi cette édifiante histoire dans la presse, ce serait parce que «toute [l’] attention [des médias] se portait déjà sur un fait étonnamment similaire : au Chili, trente-trois mineurs se trouvaient coincés à sept cent mètres sous terre et, devant les caméras du monde entier, des moyens techniques d’une ampleur sans précédent étaient mis en oeuvre pour les ramener à la surface.»
C’est du moins ce que prétend Vincent Puente, qui la rapporte dans son ouvrage «le Corps des Libraires» (éd. La Bibliothèque). Mais il y a peut-être un autre élément qui a pu vous faire manquer la mésaventure de Louis-Stanley Anderson : elle n’est jamais arrivée.

Livres proposés à la tête du client
Il faut bien être libraire pour fantasmer de librairies. C’est précisément ce que fait Vincent Puente, qui travaille chez 7L, dans le VIIe arrondissement de Paris. Et quand il ne vend pas de livres, il écrit sur le sujet. «Le Corps des Libraires», qu’il a mis quatre ans à achever, se présente comme un guide des endroits à ne pas manquer, avec un humour qui touche au dandysme.
On y découvre la librairie de los Tres Sueños à Saragosse (Espagne), où les livres sont uniquement proposés à la tête du client. «Les choix des libraires sont fermes, définitifs et dûment facturés», note l’auteur.
Qui prétendrait avoir déjà lu le livre proposé s’exposerait à la petite humiliation publique de s’entendre dire : “Alors relisez-le. Parce qu’à l’évidence, vous n’y avez rien compris.”
Quant à la Libreria Maratoneta de Ferrare (Italie), elle laisse deux choix à ses clients : celui de payer ses achats à la caisse ou de partir en courant. Il incombe alors de semer les libraires, férus de course à pied et fins connaisseurs de tous les recoins du quartier. En cas d’échec, il faut s’acquitter du prix du livre multiplié par quatre.
« Le Corps des Libraires » s’intéresse aussi aux individus maudits par leur amour du livre. Prenons Michel Durand, libraire rendu fou lorsqu’un client lui fait remarquer qu’on «ne comprenait rien» à son système de classement uniquement par prénom d’auteur. Reconnaissons qu’il était difficile de déterminer si on parlait de Camus, Cohen, Einstein, le Grand ou le Petit à la section «Albert». Martial Defasce, représente lui le cas unique au monde d’interdit de librairie comme d’autres sont interdits de casino. Acheteur compulsif, c’est la seule mesure qu’il a trouvé pour se préserver un passage dans son appartement envahi de livres.
“La propabilité du faux est ce qui me fait marcher”
Pour tous les amoureux des livres, «le Corps des Libraires» a quelque chose de si enthousiasmant qu’on commence déjà à imaginer un road-trip sur la piste de ces endroits merveilleux. Une simple recherche sur internet suffit à ramener à la (triste) réalité. Car Google et Wikipédia sont les plus grands ennemis de Vincent Puente, qu’il tente de pourfendre en insérant des informations réelles dans son récit. Lorsqu’il présente L’Ectoplasme à Strasbourg, un endroit qui vend des silhouettes de livres destinées à combler les emplacements vides d’une bibliothèque, le quartier de la Petite France est décrit avec maints détails.
« La probabilité du faux est ce qui me fait marcher», confie Vincent Puente à la terrasse d’un café de Saint-Germain-des-Prés.
Le but du jeu est d’insinuer un doute plus ou moins profond, de rendre possible un postulat impossible.”
« Je n’ai pas de prétention littéraire, explique encore le libraire, ce dont on ne peut que douter à chaque phrase. Je veux simplement raconter une histoire au coin du feu.» Loin de lui en tout cas l’idée d’être malveillant:
Mon but n’est pas de tromper les gens, l’idée c’est de faire rire, de déclencher une tempête imaginaire.”
Cette obsession pour les histoires invraisemblables lui viendrait de trois directeurs de la Bibliothèque nationale d’Argentine (José Mármol, Paul Groussac et Jorge Luis Borges), dont il ne se remet pas qu’ils aient été tous trois aveugles.
Auteur relativement confidentiel jusqu’à cet ouvrage qui se taille un joli succès - les libraires doivent aimer mettre en valeur les livres qui parlent d’eux - Vincent Puente travaille sur le vrai-faux depuis une vingtaine d’années. D’ailleurs, son précédent ouvrage s’appelle «Anatomie du Faux» (La Bibliothèque, 2011). Et dans «Dix ans de Chine» (Orbis Pictus, 2008) déjà, il livrait un catalogue de livres soi-disant chinés : «L’Emmental, Jean-Paul Sartre, un philosophe troué» ou «Mon cul sur la blanquette, une enquête de Maigret».
En 1995, il commettait «Tractabus Orbis Animalis Incognitis», un ouvrage qui se présentait comme une traduction d’un auteur latin sur des animaux fantastiques. Quant au savoureux «Hôtels d’exception, où qui dort ne dîne pas forcément & vice-versa» (Des Cendres, 2007), un guide imaginaire d’hôtels, il est accompagné de douze précieuses étiquettes de bagages (conçues par Vincent Puente, mais chut).
Alors, lorsque le webzine Le Lampadaire le sollicite, Vincent Puente ne peut s’empêcher de soumettre un article façon «Figaro» des années 1980. Il y annonce la mort d’un bibliophile américain d’origine allemande qui avait constitué une bibliothèque de trois étages, dans la façade de laquelle s’inscrivait un visage. Visage qui correspondait à un gardien de camp de concentration nazi. «Les livres ont dénoncé le passé», se réjouit à penser Puente.
Un jour, quelqu’un s’amusera à faire la liste des libraires les plus remarquables. Parmi eux, il y aura celui qui fantasmait des libraires. Et cette histoire-là, elle sera vraie.
Amandine Schmitt
 

 

Livre Hebdo - 7 avril 2015

 

 

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LA CROIX - 16 avril 2015

 

 

 

 

Claude Schopp : « Une amitié capitale ; Correspondance Victor Hugo – Alexandre Dumas », Éditions La Bibliothèque, 2015.

 

« Dans cette douloureuse cérémonie, je ne sais si j'aurais pu parler, les émotions poignantes s'accumulent dans ma vie et voilà bien des tombeaux qui s'ouvrent coup sur coup devant moi, j'aurais essayé pourtant de dire quelques mots. Ce que j'aurais voulu dire, laissez-moi vous l'écrire (…) ».

Cette émouvante lettre que Victor Hugo adressa, lors des funérailles à Villers-Cotterêts de son ami Alexandre Dumas, à Alexandre Dumas Fils vous pouvez aujourd’hui, enfin, la lire et en apprécier toute sa valeur dans cet ouvrage – Une amitié capitale ; Correspondance Victor Hugo – Alexandre Dumas – présentée par Claude Schopp et dont il faut saluer la qualité. Fruit d’un travail de longue haleine, cette correspondance accompagnée d’un riche appareil critique est, il convient tout autant de le souligner que de s’en étonner, la première publiée en France aux Éditions La Bibliothèque. Bien sûr, on connaissait les forts volumes de correspondances de Victor Hugo, et sa correspondance amoureuse entretenue avec Juliette Drouet, mais d’Alexandre Dumas, en revanche, peu d’échanges épistolaires ont donné lieu à un travail de publication hormis ses Lettres à mon fils (présentées et réunies également par C. Schopp - Mercure de France 2008). Est-ce parce qu’Alexandre Dumas demeure un des auteurs les plus prolixes du XIXe siècle qu’on n’ose dès lors en rajouter ? Et pourtant…

Pourtant cette correspondance entre Victor Hugo et Alexandre Dumas est à l’image de ses auteurs d’une belle et sensible grandeur, riche de rebondissements et de vie. On y déclame, proclame, pleure, chante, dine bien sûr avec Dumas, et la lettre d’Alexandre à Hugo au sujet du panier de crevettes est exquise ; on sourit de cette amitié faite de tendresse mais aussi de rivalités qui lia cet ogre et ce géant.

Les deux hommes se sont rencontrés à Paris, au Théâtre-Français à la fin des années 1820, alors qu’ils n’ont pas 30 ans et sont encore à l’aube de leur célébrité (bien que déjà fortement engagés dans cette bataille contre les Classiques). Cette rencontre qui aura pour témoins Alfred de Vigny scellera  Une amitié capitale  qui durera toute leur vie et laissera – vouée par cette entremise en quelque sorte à ne jamais disparaître – cet échange épistolaire qui ne s’arrêtera qu’à la mort d’Alexandre Dumas en 1870.  C’est donc la vie littéraire et théâtrale, les critiques et les succès, mais aussi, bien sûr, le théâtre de la vie politique et historique de ce XIXe siècle qui se joue et se vit au travers de ces lettres à l’éloquence et à l’écriture dignes de leur auteur. « Ne laissons pas les auteurs nous juger, mais jugeons nous nous même. », écrit Dumas, lui qui saura féliciter en ces termes Hugo lors de sa nomination à l’Académie française en 1841 :

« Très cher Victor,

Quoiqu’on ne félicite pas d’une chose due je ne veux pas que vous pensiez que j’ai appris votre nomination sans être enchanté de cette longue et tardive justice : aussi je tiens d’une main le journal et de l’autre la plume… ».

Ce sont leur vie la plus intime que ces lettres nous dévoilent entre voyages, vie amoureuse, faites de joies, de déceptions, de malheurs et d’exil, Bruxelles pour Dumas et les îles Anglo-Normandes pour Hugo loin de son ami : « Oh ! quand vous reviendrez mon ami, je l’espère que ce sera bientôt, quelle joie pour mon cœur dont la partie virile est toute à vous ; je vous aime et vous admire comme toujours mon grand Victor. », écrit encore Dumas à Hugo durant l’été 1855. 

Rien – ou presque – ne viendra interrompre cette correspondance ni briser cette amitié entre ces deux grands destins aux multiples points communs qui se croisent et s’entrecroisent sans jamais se délier. Quelques brouilles sur fond de jalousie éloigneront quelque peu les deux amis, mais celles-ci sauront être biffées par les mots, l’admiration et les sentiments profonds de tendresse et d’amour que les deux amis se portent mutuellement, et ne pourront, en fin de compte, ternir cette amitié de toute une vie et peut-être même au-delà puisque l’histoire saura une fois encore les réunir côte à côte au Panthéon. Laissons Victor Hugo dans cette lettre adressée à Dumas de Hauteville House le 7 juin 1867, quelques années donc avant le décès de son ami, l’exprimer :

 « Il m’est doux de savoir que vous m’aimez encore un peu après quarante ans. Votre vieil ami. Victor Hugo. »

Plus de quarante années d’Une amitié capitale scellée par ces lettres parfois époustouflantes échangées entre Victor Hugo et Alexandre Dumas, lui, qui de son vivant, avait fait graver sur le linteau de son cabinet de travail à Marly « J’aime qui m’aime », et que ces lignes écrites de la main de son ami Victor Hugo ne démentent pas :

« (…) Aujourd’hui je manque à son dernier cortège. Mais son âme voit la mienne. Avant peu de jour, bientôt je le pourrai, j’espère, je ferai ce que je n’ai pas pu faire en ce moment, j’irai, solitaire, dans le champ où il repose, et cette visite qu’il a faite à mon exil, je la lui rendrai à son tombeau.

Cher confrère, fils de mon ami, je vous embrasse.

V.H. »

(Lettre de Victor Hugo à Alexandre Dumas fils le 15 avril 1872)

L.B.K.

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  - 5 décembre 1914, Chronique d'Elisabeth Roudinesco

 

 

 

Sciences & Avenir - avril 2015 - n°818

 

 

 

Alain Lévêque, « Pour ne pas oublier- Carnets 1988-2002. », Paris, Coll. Les Cosmopolites de La Bibliothèque, Editions La Bibliothèques, 2014.

 

« Pour ne pas oublier » est un ouvrage écrit à l’encre aquarelle, il a les senteurs, les couleurs et la poésie des tableaux de Pierre Bonnard, des carnets de voyage (en l’occurrence 1988-2002), des souvenirs et des mélodies de la vie. « Je regarde le soleil atteindre le pin. Pas de vent. Les premières hirondelles. L’arbre se couronne de lumière ; le feuillage devient vert clair, puis vert-jaune. » Si certains prennent des photos, Alain Lévêque, son auteur, préfère quant à lui – on l’aura compris - l’instantanéité du temps et la fugacité des mots, lorsque « quelque chose, tenu à bout de mots, finit par venir à la lumière ». Il aime les arbres et les oiseaux – Moinelle, gobe-mouches gris, fauvettes grisettes ou à lunettes, mésanges à longue queue - qu’il nourrit certains étés tôt le matin et qui sait « ressentir cette joie d’oiseau revenu ici le temps de l’été ? ». Mais Alain Lévêque sait aussi mettre en garde, lorsqu’il souligne qu’« il ne faut céder au vocabulaire abstrait qu’avec prudence. Quand on l’a vérifié, éprouvé, quand le mot est devenu nom». Sage mise en garde d’une prudente poésie… Il aime aussi la mer, la Grèce, et surtout les levers de soleil : « J’écris que le matin se lève quand le matin se lève. Rasséréné par ce moindre écart entre le temps et la phrase et la phrase et le temps. » Mais Alain Lévêque aime avant tout les amitiés et les affinités électives, de celles que l’on ne crie pas sur les toits. Et, ses amis – Nitsa, Kyria, d’ici, ou déjà pour certains ailleurs… sur de mélancoliques rebétiko ou bouzouki, rient, chantent et parfois pleurent aussi… Il sait qu’« Écrire c’est toucher la main de l’autre »… Et c’est dans un style délicat ni grandiloquent ni clinquant qu’il nous laisse le suivre pas à page au grès du vent sur « la route des nuages ». Car c’est bien d’une plume qui se veut avant tout légère et poétique et du regard serein d’un moine zen – ainsi que l’illustrent les dessins accompagnant ses écrits – que l’auteur tourne les jours et les pages pour « Tenter de refaire chaque jour les premiers pas ». Mais, surtout, « Ne pas singer le moine fou – écrit-il, rappelle-t-il prudemment – Rejoindre seulement en pensée l’allégé du fardeau de poussière. » Assurément épris de Poésie notamment de Mandelstam, de littérature, de peinture (Alain Lévêque est l’auteur d’un ouvrage consacré à Pierre Bonnard) et de musique, lui qui écrit avec cette poésie sa « foi de l’être humain en sa capacité de devenir non pas un dieu (tous engloutis, en Occident, dans le naufrage d’une fausse image de l’homme) mais le pleinement vivant qu’il serait s’il n’avait plus peur de se savoir mortel. » Chuchotent alors à celui qui sait tendre l’oreille : les chiens qui rient, le chat aux yeux d’or, L’oiseau lunaire et le secret lézard vert, mais aussi la lueur des éclairs, Les orages désirés et la pluie des feuilles… et « Ébloui, on n’en croit pas ses yeux. On touche, on veut prendre, comme le fait l’enfant et on voit bien que cela échappe. On se blesse même. On est dépassé. Mais il y a les mots où le monde scintille, où ce qui s’enfuit paraît arrêté, calmé – pierres qu’on ramasse en se promenant, billes qu’on regarde en transparence. Va-t-on maîtriser l’insaisissable, réussira-t-on à l’enclore dans les vocables, comme le génie dans le flacon ? »… Au moins, ne pas oublier.

L.B.K.

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Jean- Marie de Busscher 14-18 L'Art patriotico- tumulaire, Chroniques de Charlie Mensuel, collection Les billets de la Bibliothèque, Editions La Bibliothèque, 2014.

 

 

Il fut un temps où l’homme amassa de la terre sur les tombes de ses contemporains. Une manière de protéger et peut-être déjà d’élever ce qu’il adviendrait du corps sans vie. L’usage s’étendit, et la pierre prit le relais dans cette pratique funéraire, toujours plus complexe, toujours plus visible aux yeux des vivants, sauf à disparaître à tout jamais au gré des flammes ou des profondeurs anonymes. Il est un usage moins connu, et pourtant si familier à nos regards distraits, qui consiste à élever une grande pierre où sont inscrits les noms des combattants morts pour la France lors de la Première Guerre mondiale (la pratique sera parfois répétée après 1945). Il s’agit de l’Art patriotico-tumulaire, et il est l’objet d’un beau petit livre de Jean-Marie Busscher qui s’est passionné pour ces monuments souvent relégués au rang d’une mémoire nationale bien lointaine et qui ont pourtant tant à nous dire même si leurs fleurs sont parfois fanées…
L’ouvrage regroupe les chroniques tirées de Charlie Mensuel, ce journal bien connu dans les années 70 pour son humour et ses bandes dessinées, le frère aîné de l’Hebdo qui lui a survécu, et que Jean-Marie Busscher a écrites avec une réelle passion et connivence. Mais ce n’est pas d’humour dont il s’agit ici -même si parfois...- mais de choses bien sérieuses auxquelles s’est attaché Jean-Marie Busscher, habitué depuis sa plus tendre enfance à côtoyer ces formes grises et souvent impressionnantes pour un jeune enfant. En effet, un an seulement après l’Armistice allait littéralement s’élever de terre un foisonnement d’édifices qui atteindront le nombre de 37 708 monuments pour 1 390 000 morts, l’auteur a fait pour nous la moyenne : un monument pour près de 37 morts. Dans un élan patriotique, l’auteur souligne combien les vaincus n’ont pas su faire de même avec leurs défunts et c’est avec une fierté certaine qu’il dégage une typologie de quatre styles allant du petit monument de campagne, stèle simple entourée d’au moins quatre obus enchaînés, au monument urbain beaucoup plus imposant, sans oublier le mémorial qui, comme son nom l’indique, rappelle une bataille ou un fait d’armes. A partir de ces éléments, Jean-Marie Busscher n’a pas fait une promenade bucolique en terre patriotico-tumulaire, mais s’est littéralement laissé absorbé par l’objet de son étude, en faisant parler ce qui à nos yeux reste trop souvent absent et silencieux. Les photographies prises par l’auteur lui-même viennent en témoigner et nous le rappeler. Il suffit de le lire évoquant ces quatre poilus du Monument aux morts de Gaston Broquet à Châlons-sur-Marne près de la cathédrale pour réaliser soudainement que ces édifices ont une vie et que seuls nos yeux fatigués ne les voient plus. Ces soldats animés par la peur, le courage, la souffrance et la volonté de se surpasser parlent à l’auteur, et toutes ces oppositions, contradictions diront les pacifistes, gardent un sens rendu par le bronze ou la pierre, non seulement dans un esprit d’espace de mémoire, mais également comme témoignage laissé aux générations suivantes. Laissons- le, ici, pour quelques lignes, nous rappeler… « Dans le cirque de bois, de coteaux, de vallons, dont les environs de Verdun donnent un bel exemple, la pâle mort va désormais guetter les clairs bataillons. Le grand frémissement soyeux que les capitaines Pujo et Boireau entendent quelques dixièmes de secondes avant 7 heures, le matin du 21 février 1916, c’est le vol des premiers milliers du million d’obus qui sera tiré par les Allemands en cette fanatique journée. Il est 7 heures, la terre hurle et s’ouvre…On est en droit de se demander comment ces soldats bafoués ont pu résister – pour parler « état-major » - à une telle usure…La réponse officielle et républicaine se trouve dans le colossal monument de la Victoire et aux Soldats de Verdun, œuvre de monsieur Jean Boucher. Il suffit de le regarder pour l’y lire : En étant grand, immense et de pierre. Et comment de cette simple assurance ne pas se réconforter ? » Il ne faut cependant nullement croire ou faire de ce livre une pure apologie guerrière déplacée, il nous est donné, bien au contraire, à lire seulement et surtout comme une jolie ode à ces témoins du passé qui, si nous n’y faisons pas plus attention, n’auront bientôt plus aucune signification. L'ouvrage n'est ni rébarbatif ni universitaire, il nous propose juste de voir, de nous souvenir, un peu autrement... Jean-Marie de Busscher n’est plus depuis quelques années et a rejoint ces noms gravés, mais il nous reste de lui de belles pages qui indubitablement nous conduiront à regarder autrement ces nobles témoins de l’art patriotico-tumulaire.

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Lire l'Interview de Michel Orcel accordée à la Revue Lexnews

 

n°151 - mars 2014

 

 

 

Livres Hebdo - janvier 2014

 

 

 

 

SIPS - Système d'information en philosophie des sciences - Janvier 2017.

 

La Forme animale (1948) « est né d'une grande joie » nous dit Philippe Nassif ; l'auteur, Adolf Portmann (1897-1982), se voyant atteindre grâce à l'accomplissement de cet ouvrage « une compréhension plus vaste » du monde animal. S'inscrivant dans la lignée des pionniers de l'éthologie moderne, Portmann se propose d'étudier dans ce livre le comportement animal. Avançant une conception de l’organisme résolument opposée au courant mécaniste, où l'apparence extérieure joue un rôle aussi essentiel que celui du développement des organes – tels le cœur ou le cerveau –, l'objectif de l'auteur est de dévoiler une vie intérieure chez l'animal, ceci à partir des formes extérieures qui le font être. La Forme animale, traduit pour la première fois en français en 1961 – traduction qui a été revue par Jacques Dewitte dans la présente édition –, apporte à cette entreprise une contribution décisive. Portmann élabore une morphologie comparée des vertébrés en se demandant quelle peut être la raison de cette abondance dans les formes et les couleurs proposées par les animaux. Le livre s'ouvre sur cette phrase, présentée comme le dogme contre lequel tout l'ouvrage entend s'attaquer : «une expérience ancestrale a amené l'homme à ne voir dans ce qui est visible autour de nous qu'un reflet trompeur, qui nous cache la véritable nature des choses». Le chapitre 1 répond tout de suite que « cette apparence extérieure ne sert pas seulement à la survie, mais (...) est spécifiquement faite pour les yeux spectateurs. » La thèse de l'auteur est que cette abondance témoigne d'une véritable expressivité du vivant en tant que ce dernier éprouve le besoin de se montrer, d’apparaître à soi-même et aux autres, relève Jacques Dewitte dans sa préface richement fournie. Cette abondance de formes et de couleurs ne peut pas s'expliquer d'après le schéma darwinien où la forme est comprise comme le résultat d'une adaptation à une situation propre. De même, on ne peut pas la réduire à une simple fonction, car il serait alors impossible d'expliquer cette variété dans les formes et les couleurs proposées : «quelques motifs récurrents auraient suffi en ce cas et la nature se serait ainsi montrée plus économe» déclarait Merleau-Ponty en commentant La Forme animale dans ses cours au Collège de France. Jacques Dewitte explique que Portmann veut montrer qu'au principe d’auto-conservation (Selbsterhaltung), il faut ajouter au vivant un autre mode d’existence, celui de l’auto-présentation (Selbstanstellung). En plus de chercher à se conserver, le vivant éprouverait le besoin existentiel de se présenter, et en ce sens il n'est pas faux de dire avec l'auteur que « paraître est une fonction vitale » (chapitre 4). Afin de préciser l'unité qui structure la forme et l'organisme vivant, et plus encore pour amener la notion de comportement chez l'animal, Portmann constate que le motif situé sur les ailes d'un papillon consiste dans la combinaison de la couleur et de la position des ailes. En conséquence, s'il veut exprimer sa « forme », le papillon doit réaliser un comportement propre qui la rendra manifeste. Portmann définit la « forme » (chapitre 3) comme étant le corps visible, l'apparence globale de l'animal, en la distinguant de la « structure » de l'organisme, qui correspond à l'unité de chaque membre particulier qui compose le vivant, visible ou invisible par ailleurs. Il précise au chapitre 2 que les espèces animales simples (inférieures dit-il en employant ce terme relativement au degré de développement de la forme de l'espèce étudiée) « sont transparentes comme du verre », donc parfaitement symétriques dans la mesure où « aucun intérieur n'est caché ». De là, on peut ouvrir à la lecture de Merleau-Ponty et comprendre le comportement animal comme étant la porte ouverte sur l'intériorité significative du vivant. « C'est l'intériorité qui se manifeste dans cette forme et ce comportement autonome » dit Portmann au chapitre 3. Ce dernier dégage alors dans le même chapitre une loi morphologique importante, celle de «l'opposition de l'extérieur et de l’intérieur» : la forme animale (ce qui est visible) est symétrique, alors que l'intérieur du corps (ce qui n'est pas visible) est asymétrique. En effet, on remarque que chez les vertébrés transparents, c'est-à-dire dont la totalité du corps est vue, les organes sont disposés de façon symétrique autour du tronc vertébral, et sont colorés voire parfois fluorescents pour certains poissons ; alors que chez les vertébrés non transparents, c'est-à-dire ceux dont les organes ne sont pas visibles, ces derniers sont disposés de façon asymétrique et ne sont pas colorés. Portmann illustre cette règle au moyen de deux exemples ayant fonctions d’arguments. Le premier est qu'effectivement, nos reins, rates et autres intestins n'ont pas de couleurs particulières une fois sortis de notre corps, et ne respectent aucune symétrie particulière. Le deuxième étant qu'il est parfaitement impossible pour un biologiste de distinguer les animaux à partir de leurs seuls squelettes ou bien de la forme de leurs organes, ces derniers se ressemblant beaucoup trop entre eux. Cette loi va permettre à l'auteur de reprendre le concept de cercle fonctionnel à la pensée d'Uexküll pour l'étendre à l’œil et à la chose vue (chapitre 6). En effet, le camouflage (Tarnung) fait figure de dialectique symbolique entre l'animal et son environnement, et c'est en ce sens que la coloration de l'animal, nous dit Portmann, doit être comprise comme étant un organe aussi essentiel à son existence que le sont le cœur et les poumons. Il parle d'«organe optique » au chapitre 11, d'«un instrument fait pour être regardé de diverses manières et capable de manifester un état intérieur». L'auteur se propose alors de penser la forme animale comme étant « faite pour être vue », comme étant une « joie pour les yeux ». Portmann se demande ensuite comment fonctionne cette expressivité que la forme animale dégage. Critiquant la pensée causale qui veut réduire la forme à une pure utilité pratique, Portmann propose de réaliser une sémiotique du vivant, c'est-à-dire d'étudier ce qui fait sens pour le vivant dans la forme animale. Celle-ci peut faire sens pour lui, puisqu'il la voit, et pour les autres animaux qui peuvent la voir. Il soutient au chapitre 8 que la forme possède un caractère sémiotique : elle transmet un signe. De là, il se penche sur le phénomène de la sexualité, prenant le contre-pieds de l'Origine des espèces et de l'étude que Darwin réalisa sur la sélection sexuelle dans The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex. Le constat de Portmann est que la surévaluation des spermatozoïdes et des ovules dans l'acte sexuel est une erreur. « On taxe d'inessentiel ce qui est donné aux sens et a lieu en surface, et on considère le caché, l'intérieur comme l'essentiel » écrit-il au chapitre 9. Or si l'on tient compte d’organes sexuels comme les testicules, «comment expliquer qu'un organe aussi nécessaire à la conservation de l'espèce soit ainsi exposé» se demande Portmann ? Portmann propose donc au chapitre 10 de comprendre la forme selon une autre valeur : la « valeur d'expression ». Chaque « valeur d’expression » est propre à chaque espèce. Il est alors inutile de vouloir apposer à certains animaux des significations particulières, propres à notre espèce. L'auteur nous dit au même chapitre que « la vie des animaux inférieurs est peu expressive et témoigne d'une expérience intérieure peu développée ». D'après lui, le seul moyen d’expression qui est inaccessible aux vertébrés supérieurs, c'est le langage des couleurs. Or on peut toutefois s'étonner, comme le souligne Dominique Lestel dans Les origines animales de la culture, que Portmann semble ignorer le rougissement, la pâleur, comme moyens d'expression. Cet ouvrage n'est pas seulement une bible pour la compréhension de l'animal, il propose aussi des pistes pour une réflexion phénoménologique sur la compréhension du monde. C'est sur un ton aux allures prophétiques, quelque peu désabusé par le chaos de la Seconde Guerre mondiale, aux accents politiques très marqués, que Portmann conclut son livre. Effectivement, l'auteur souhaite faire naître en l'homme le goût de l'observation, de la contemplation des formes de la nature. C'est en ce sens que ce livre majeur de la pensée contemporaine a inspiré Hannah Arendt, par les options proposées pour la formation d'un monde commun, et Merleau-Ponty, par la compréhension qu'il donne du vivant comme « spontanéité expressive ». – Table des matières, p. 5 ; Préface, pp. 7-23 ; Bibliographie, pp. 289-295 ; 118 figures : dessins de Sabine Bousani-Baur assistée de Mitsou Siebenmann-Stehelin ; Traduction de Georges Remy revue par Jacques Dewitte.

G. H.

 

 

ArtPress - juillet-août 2014

 

 

 

 

 

Philosophie Magazine - mars 2014

« Paraître est une fonction vitale » Adolf Portmann.

Voilà un essai scientifique peu commun. C’est que La Forme animale, publié en 1948, est né d’une grande « joie », révèle son auteur, le zoologue suisse Adolf Portmann (1897-1982) : celle d’atteindre à « une compréhension plus vaste » des phénomènes naturels. Biologiste réputé, même si plutôt disciple de Goethe que de Galilée, le directeur de l’Institut de zoologie de Bâle éprouve un étonnement toujours renouvelé face à la prodigalité des formes animales. Taches ou marbrures, zébrure des pelages et couleurs des plumages, profil d’une tête ou courbe d’un coquillage, c’est d’abord cette beauté profuse qu’interroge Portmann et que les éthologues, en général, délaissent : après tout, ces motifs ne sont-ils pas, selon la doxa darwinienne, de simples « fonctions », conquises à force d’avantages adaptatifs, et visant à la conservation (camouflage) ou à la reproduction (parade sexuelle) ? Avec un art minutieux, rigoureux, amoureux de la description – appuyé de superbes dessins –, il nous montre au contraire les limites d’une telle interprétation. S’il ne s’agissait que de fonctions, on ne s’expliquerait pas en effet une telle variété – seule une poignée de motifs serait nécessaire.

D’où l’hypothèse d’« apparences inadressées »  : une beauté quasi gratuite puisqu’elle n’a aucune autre raison que purement expressive. L’élégance singulière d’un animal relève en effet d’une « autoprésentation ». Elle obéit à une loi de distinction, entre espèces, sexes, stades de maturité. L’hypothèse de Portmann est d’autant plus convaincante qu’elle n’invalide pas la théorie darwinienne mais l’englobe dans une conception élargie de la vie biologique, où il ne s’agit plus seulement de survie mais d’une vitalité autrement plus profonde : « paraître est une fonction vitale », note-t-il avec des accents philosophiques qui n’ont pas échappé aux lecteurs enthousiastes que furent Merleau-Ponty ou Arendt. La pulsion de singularité ne serait donc pas le propre de l’homme mais une loi du vivant. La preuve par l’allègre chatoiement du règne animal.

Par Philippe Nassif

 

© Thierry Arditti

 

 

Les Observateurs - 20 janvier 2014

  Jan Marejko - Philosophe, écrivain, journaliste

Non, le grand suisse, ce n'est ni Federer, ni Wavrinka, mais Adolf Portmann, qui s'est voué toute sa vie à la défense du vivant et surtout à la joie que nous prenons à le contempler. Il est aujourd'hui décédé, mais il n'est pas un "has been", au contraire. L'un de ses derniers livres, La forme animale, vient d'être retraduit et préfacé par Jacques Dewitte.[1]

J'ai été mis pour la première fois en contact avec la pensée d'Adolf Portmann par l'intermédiaire d'une histoire, celle de la fauvette grisette. Ce petit oiseau développe un très beau chant, riche, bigarré, au printemps, avant la saison des amours. Lorsque cette saison arrive, son chant s'appauvrit, devient binaire. Il signifie soit qu'il veut s'accoupler, soit qu'il ne le veut pas.
Quelque chose se passe, dans le monde du vivant, qui ne peut pas être inscrit dans une logique de survie ou d'adaptation au milieu. L'homme ne s'adapte pas à son milieu avec les conséquences écologiques que l'on sait. L'animal s'y adapte-t-il ? Beaucoup mieux que nous, mais son activité ne peut pas être réduite à une dépense d'énergie pour survivre et se reproduire. Si c'était le cas, jamais la fauvette frisette ne chanterait. Impossible en effet d'inscrire son beau chant dans une logique darwinienne. Chanter comme elle le fait au printemps, ne lui sert à rien.
Pour Portmann , il y a beaucoup d'activités dans le vivant qui ne servent à rien. Nous devrions leur porter beaucoup plus d'attention. Non pas pour faire quelque chose encore, non pas pour être plus efficace et précis, mais pour retrouver la nature, sa merveilleuse présence, la gratuité du spectacle qu'elle nous offre. Oui, nous l'avons perdue, la nature, sous des théories réduisant le vivant aux hasards d'une machinerie génétique.
L'oeuvre de Portmann est une protestation contre cette réduction. Il espère que nous pourrons réapprendre à voir les formes animales et à les contempler. C'est par cette contemplation que nous pourrons dépasser la triste alternative entre darwinisme et créationnisme. Les formes animales n'est pas un ouvrage contre l'évolutionnisme. Il nous invite seulement à dépasser cette théorie encore toute-puissante aujourd'hui sur les esprits. A la dépasser pour nous émerveiller devant ces formes ! Pour lui, la recherche doit déboucher sur l'émerveillement devant la nature, pas sa domination à des fins utilitaires.
Emerveillement devant les plumes des oiseaux par exemple. La beauté de leurs coloris, de leurs formes, ne sont en rien nécessaires à leur survie. Leur luxuriance s'offre pour ainsi dire "en plus" à notre regard, tout comme le maquillage, chez une femme, est "en plus". On pense aussi aux belles coiffes des Indiens d'Amérique du Nord qui sont comme un hommage à la beauté des oiseaux et une façon de les remercier d'être là.
Pour les modernes, du moins pour une partie d’entre eux, cet hommage et ces remerciements sont inutiles, tout comme l'infinie et luxuriante variété des plumes, des pattes, des corps vivants. Cette variété, selon eux, ne fait que nous distraire dans nos efforts quotidiens pour rentabiliser, maximiser, bref faire des profits. Curieux comme on dénonce à tour de bras l'horreur économique du capitalisme, mais comme on se tait devant une approche matérialiste du vivant ! En 1999, un paléontologue chinois observait : "en Chine, on peut critiquer Darwin, mais pas le gouvernement. En Amérique, on peut critiquer le gouvernement mais pas Darwin."[2]

Adolf Portmann nous parle de ses émotions lorsqu'il dessinait, encore tout petit, des animaux, des insectes, des vers de terre. Lui qui était devenu le célèbre directeur du zoo de Bâle n'avait pas oublié cette parole du Christ déclarant que si nous ne redevenons pas des petits enfants nous ne pourrons pas entrer dans le royaume des cieux. Avec Portmann, nous commençons à y entrer.
Jan Marejko, 20 janvier 2014

 

[1] Adolf Portmann. La forme animale, Editions La Bibliothèque, Paris 2013. Préface de Jacques Dewitte.
[2]
Wall Street Journal, 16 août 1999. Rien n'a changé depuis lors. Mais le darwinisme est en débat comme on peut le voir dans de nombreux articles et ouvrages, par exemple :

  • Ilya Prigogine, « L’incertitude, c’est la vie », Le Point, juillet 2006.

  • David Berlinski, « The Deniable Darwin », Commentary. June 1996.

  • Bertrand Louart, Le vivant, la machine et l’homme, 2013.

  • Michael Denton, Evolution, une théorie en crise, Paris, 1988. Traduction française.

  • Jean Staune, ancien chargé de cours à l’EPFL, Au-delà de Darwin. Pour une autre vision de la vie, Jacqueline Chambon Éditions, 2009.

 

 

LIBÉRATION - jeudi 14 novembre 2013

 

 

Revue CCP, Revue du cipM - 2014 - n°27

 

 

Revue Phoenix - 2014 - n°13

 

 

 

 

 

Jean-Roch SIEBAUER : « Nymphes, sirènes, poupées, anges et autres larves. », Paris, Ed. La Bibliothèque, Coll. Les Billets de La Bibliothèque, 2013, 89 p.

 

Poupée de cire, Poupée de son…


Ce premier petit ouvrage signé Jean-Roche Siebauer se veut avant tout rêverie, rêverie où se glissent les mystères et les charmes des songes, troubles et frémissements transmis ; rêves diurnes, songes éveillés ou plus sûrement encore fantasia écrite que l’auteur laisse simplement s’envoler… On y rencontre ainsi Diane et le cerf, Alice et son auteur, bien sûr, et Lolita, « Lolita, elle, c'est démone, succube à la moue molle », mais également la poupée du peintre Kokoschka … Le décor est planté, le titre l’annonçait : Nymphes, sirènes, poupées, anges et autres larves. Il aime les papillons, J-R Siebauer, et plus encore les chrysalides et les métamorphoses ; et pour ce cabinet de curiosités bien à lui, singulier, y laisse filtrer un certain éclairage ou une étrange brume où s’entrelacent rêves et réalités, petites filles et fées, émerveillements troublés et merveilleux tremblés. Il songe aux nymphes comme aux œuvres perdues qui ont pour lui « la beauté des impossibles ; ce sont des ondes, comme la libération d’un gong bien après qu’il s’est tu ». Plus proche de Gradiva que de Zoé - même si on y croise Barbie, cette anti Lolita - adoptant, une écriture déliée, non réfléchie au sens littéral de non-prudence, aux accents parfois malicieux et aux sonorités poétiques, l’auteur s’avance presque en somnambule sur son fil. Se croisent aussi page après page, Ulysse et Actéon, des poètes, quelques dandys, des entomologistes, mathématiciens, médecins ou illustres et curieuses personnalités, mais aussi Mélusine, ses sœurs et autres cousines, des Naïades et Néréides proches des fontaines et sources lascives… Images, jeux de miroirs et illusions se succèdent, s’enchainent, parfois s’effacent ou reviennent. Une succession de décors flottants, de kaléidoscopes aux étranges perceptions hypnotiques donnés par une écriture rêvante où s’entremêlent littérature, mythologie et légendes. Un livre assurément pour lecteurs sans soucis. « On ne se méfiera jamais assez, de ces rives vagues, de ces rires cristallins comme l’onde, de ces histoires d’eau, de ce chaos. Là est la vase où pourrissent, dans cet entre-deux mi- terre mi- eau, glauques et flous, des cerfs morts, des ophélies pâmées, des narcisses fanés. Non loin passe une barque que guide un austère professeur ; là se dévêt une déesse, çà et là volettent des demoiselles, des papillons. Ce sont les bords d’une rivière, et c’est à l’écart de la ville, hors les murs... » A moins que la Nymphe Syrinx une fois encore ne s’enfuie…nous laissant entendre que l’écho d’un fluet roseau…

L.B.K. 

 www.lexnews.fr

 

 

Les Lettres Françaises - juillet 2013

 

 

 

 

 

Jean-Roch et les nymphes

Aux origines, on trouve la zoé, forme native et frustre, et à l'autre bout de la chaîne la Lolita. Entre les deux, il y a tout un monde de Nymphes, sirènes, poupées, anges & autres larves, sans compter les lapins, les chats au sourire indélébile et toute une bande de savants, artistes, philosophes et autres penseurs dont l'activité consista à se pencher méticuleusement sur le cas des petites filles troublantes, des créatures féériques et des concrétions mythologiques.
Jean-Roch Siebauer, libraire marseillais à l'enseigne du Lièvre de mars (c'est dire s'il maîtrise son Alice) a entrepris de créer un cabinet de curiosités où il a accumulé références bibliographiques et petits faits incertains relatives aux créatures charmantes de l'onde, de l'air et du boudoir. L'ensemble est fort riche, au point qu'il ne manque sans doute que la fiche qui pourrait être consacrée - si l'on était un plaisantin - au mouchoir brodé, ou, plus utilement, à la serviette-éponge... (la culotte blanche et socquettes n'étant pas ici négligées) tant la nymphe est aqueuse.
La palme, puisqu'il en faut une, chacun pourra la décerner, qui à la poupée de Max Ernest, qui au petit théâtre anatomique de Frederick Ruysch ou aux statues de cire de Fragonard frère, qui au regretté Traité des nymphes de Kallimakhos, l'auteur aux huit cents livres perdus, qui au polygraphe byzantin Michel Psellos qui plaçait dans son classement De Daemonibus l'Homme au même niveau (bas) ou presque que les nymphes, succubes, lamies et fées. Curieux, non ?

www.lekti-ecriture.com/blogs/alamblog

 

WWW. JOURNAL ZIBELINE.fr, actualités culturelles en région PACA, et au délà - Mai 2013

L'éloge du royaume des fées

 

Dans Les Billets de la Bibliothèque on compte déjà le Supplément inactuel au bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés de François Kasbi. Auquel il faut ajouter, pour lecteurs amoureux d’érudition fantaisiste et d’une mécanique des mots parfaitement huilée, Nymphes, sirènes, poupées, anges et autres larves de Jean-Roch Siebauer dédié «à la femme de Nicolas Vassiliévitch Gogol et aux Vivan Girls». Dès sa préface écrite sous le signe du chaos, du cosmos et de l’ornementation, et les auspices du médecin et alchimiste suisse Paracelse, des Grecs et du jésuite portugais Antonio Vieira, l’auteur nous avertit : ceci est «un chaos d’objets, d’images, de textes, de mots – des fragments de lectures, de regards, de trucs et de machins». Un petit livre comme un grand cabinet de curiosités littéraires. Où l’on s’embarque avec Alice pour une promenade à fleur d’eau ; où l’on assiste au désespoir de Kokoschka face à sa poupée de chiffon ni vivante ni morte ; où l’on croise «Ulysse, l’Odieux, lié au mât» puis, à quelques sauts de lignes, Mélusine, Actéon, une poignée de mathématiciens, d’obscurs entomologistes, d’illustres scientifiques et photographes, quelques libertins du XVIIe siècle, un céroplasticien florentin, un polygraphe byzantin du XIe… Belle assemblée qui pénètre l’antre des nymphes, chimérique et ô combien charnelle, peuplée de sirènes, de vierges, de poupées, de chrysalides, d’anges et de dragonnes, de démones et de chasseresses. Et autres créatures d’un monde flottant dans lequel on s’immerge avec délices.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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